Kiril
Kadiiski
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TEMPS DU SABLE
1987


Traduction du bulgare : Sylvia Wagenstein



ART POÉTIQUE


Un mot solitaire n’est pas poésie... Il faut
deux silex pour obtenir une étincelle. Et deux
corps pour que dans les chaudes entrailles du soleil couchant
scintille l’étoile du berger – fœtus d’or...
Deux mots – même les plus simples – suffisent pour faire
un poème. Le voici : temps de sable.



LA  FÊTE  DES  MORTS

                           À Dmitro Pavlitchko

Une tête empalée nous éclaire...
La nuit avec ses sœurs bulgares
lave dans les rivières les chemises de voïvodes et de poètes ;
mais à l’aube, elles refont surface, en sang.

Ah, ces rivières bulgares se tordent et rampent –
langes sanglants où la liberté
fut emmaillotée... Dès le berceau crucifiée !
Mais non – l’esprit ne peut pas pendre sur une croix.

Pourvu qu’on puisse encore voir
sous le ciel natal – pas tout à fait mort ! –
dans l’encens du brouillard de poudre

la liberté célébrant ses offices funèbres :
ses balles sont des grains de blé bouillis
et des pains blancs – les corps des hommes.



ROUTES 

On goudronne la route. Dans le chaud crépuscule de l’automne, les arbres qui la bordent jouent au volley-ball avec le soleil. Mais toi, tu vois autre chose : des politiciens aux fracs ensanglantés se renvoient la balle...

Les ouvriers las, assis au bord de la route, mangent en silence leur repas froid enveloppé dans un journal. Le sang des guerres a imprégné le pain et les bouchées ont un goût agréable. La vie pourrait être douce, figurez-vous.

Vient-il à l’idée de quiconque que la route soit une longue tranche de pain enduite de caviar noir : l’horizon la mord de ses montagnes aux dents blanches. La bouche pleine – elle ne dira jamais la vérité. Une bouche qui s’ouvre trop souvent, on l’emplit de terre.

Seul l’assassiné voit tout, d’en haut :
les âmes ont beau suivre la voie lactée,
les voies terrestres sont pleines de sang...




PORTRAIT D’UN JEUNE ÉCRIVAIN


Dans l’allée d’une boutique d’orfèvre, il embrasse sa petite amie en attendant que cesse la pluie pour lui faire le cadeau le plus cher – l’antique bracelet de l’arc-en-ciel au gros ambre ensoleillé. Quelqu’un d’autre a peut-être créé le monde, mais c’est lui qui l’a inventé. Et s’il a tant de défauts, la faute à celui qui l’a pétri de boue. Il a dans sa poche quelques poèmes qui pour le moment n’ont pas de prix. Mais demain ? À ses pieds bondissent des châtaignes – deniers ensanglantés...

Le soir, comme il flâne dans la ville, il voit le tram arracher, avec le briquet de sa lyre, des étincelles au ciel de granit. Lyre et feu ! Voilà qui l’emplit de tristes pressentiments. Mais il n’est pas moins prêt à avancer vers son calvaire. Il croit : celui qu’on a descendu de la croix – même sous terre ! – ne restera pas sans chaleur – il serre au creux de ses paumes deux charbons vivants. Pourvu qu’il y ait demain une terre où se coucher. Il mûrit. Pour lui le châtaignier est l’arbre de l’univers – couvert de mines hérissées.




ZONE  MINÉE


Sous le poids de la nuit les fenêtres
craquent. Il fait noir – la maison solitaire
est comme ensevelie sous une montagne de charbon...
Et l’aube se déchaîne, faisant jouer sa pelle étincelante.

Tu respires mieux. Comme si ta poitrine
n’était pas hier encore une mine de pensées noires.
Spacieux. Limpide. Le jour peut-il laver la noirceur
dont le temps t’a couvert ?

Enfermés en enfer les maux terrestres, les crimes, la haine
scellés – pour un jour, une nuit même ! – par le plomb lourd du soleil
(si après tout il pouvait y avoir un enfer ailleurs !)

Mais qu’est-ce, au-dessus de toi, cette trace d’avion – un ruban
que nous allons couper pour entrer dans un monde meilleur ?
Ou la mèche d’un sapeur tendue vers l’univers ?



HIROSHIMA

                                             À Alain Bosquet

J’ai crié. J’étais toujours vivant. Je pouvais ne pas l’être.
Je me suis réveillé. Dehors il faisait jour, bien que maussade et embrumé.
Le sang gris coulait partout dans le monde – encore entier.
Les arbres se hissaient dans la fenêtre – hiéroglyphes carbonisés.

Inutile de les déchiffrer. Les mots ne sont plus rien – la fumée.
J’ai tout vu de mes yeux, et de l’avenir je sais tout !
Seul le soleil dans le brouillard – rouge de sang – m’a trompé :
j’ai cru voir un instant le drapeau japonais en berne...

Que dirons-nous demain aux victimes ? Enroués de hurler hourra.
Sont-elles soulagées de ce que le monde a survécu
et qu’un printemps les griottiers portent le deuil en leur honneur ? 
Les arbres fleuriront-ils en noir sur mon corps disparu ?

L’insomnie. L’insomnie. Les nerfs – fils incandescents dans l’ampoule 
                                                                                     au-dessus du prisonnier...
Qu’as-tu besoin de sommeil ? Le sommeil n’est qu’une répétition de la mort...



PARABOLE 

La nuit, quand je rentre de quelque Sainte Cène, j’entends chanter le coq du voisin. Je vois guetter derrière la maison le tournesol solitaire aux graines picorées – oh, ce Judas, nageant dans les gouttes de sueur noires, avec l’étrange – traître éclat – nimbe des deniers.


Et chaque fois je me demande : ne suis-je pas déjà trahi ?




PORTRAIT D’UN VIEIL ÉCRIVAIN



Il est malade et insomniaque. Dehors sur les branches nues, un corbeau d’or est perché – peut-être le vieillard a-t-il déjà oublié qu’il s’agit du reflet de la lampe sur la vitre... Il imagine les feuilles gisant sous l’arbre comme un renard. Il se laisse emporter par des pensées sur les mœurs. Il a des visions. De plus en plus terribles. La lune surgit soudain des nuages – ouverture de guillotine où vient de tomber la tête d’un roi...

Le poète serait un prophète ! Le fou de Petöfi rêvant de bourrer la terre de poudre et d’y mettre le feu. Elle est déjà trop bourrée d’explosifs ! Penser qu’un jour – demain, maintenant, tout de suite! – pourrait se réaliser la seconde moitié de ce rêve monstrueux... Un prophète ! Quelle ironie ! Dans le vase, sur le bord de la fenêtre poussiéreuse, une rose affaissée sur elle-même – serpent à lunettes jaune d’un fakir. Mais le poète sait déjà qu’aucun chant ne lui fera relever la tête.




LA MAISON DU POÈTE


L’heure sans fin où les ténèbres deviennent insondables...
La pluie – coq d’argent hérissé – se promène dehors,
faisant sonner ses éperons d’aubépine en fleurs.

Où sont les douleurs si douces ? N’as-tu pas peur ?
Ah, ces pointes terribles qui plongent plus profondément
et te font bien plus mal – blessant ton âme immortelle.

Sur le mur humide les polypores grimpent jusqu’à l’auvent,
mais aucune hirondelle ne vient nicher là – sa maison de boue est ailleurs !
Une lumière noire vibre dans ton cœur :
saura-t-elle couver des hirondelles blanches ?

Tu revois la maison solitaire du poète –
aux confins de la ville, aux confins du monde presque,
elle scintille anxieuse dans la nuit : une comète
qui tous les cent ans se décide à nous rendre visite...




VENDREDI  SAINT 


Le tramway rentre fatigué...
Que sont aujourd'hui, demain, hier ?
En face le voisin solitaire dîne dans sa cuisine :
Jésus-Christ entouré d'apôtres invisibles.

Ce jour aussi a son lot de martyrs innocents !
Combien sont devenus saints le lendemain ?
Les branches sont noires de couronnes d'épines –
nids abandonnés par leurs oiseaux.

Les étoiles brillent comme une sueur de sang ;
le peuplier garde à sa cime la lune imbibée
de vinaigre. Là, dans le ciel froid, sur une antenne
hérissée, se tord – encore vivant – le monde.



VOLS  I 


Un avion de chasse crache sa soie mortelle sur la terre. Que de fils où s’enchevêtre ce monde de laideur ! Comment déchirera-t-il son cocon – pour s’envoler ?

Vérité et métaphore, c’est tout un : chenille et papillon. Ces papillons dits contingents : paumes qui applaudissent de l’invisible, omniscientes et jubilantes – joie ou méchanceté ?

Les tristes, parmi nous, pourquoi sont-ils tristes ? Le soleil expose ses milliers de cernes : on a de nouveau coupé l’arbre éternel de l’univers ; les éclats de bois se sont retrouvés dans l’océan.

Demain le chasseur tombera (tout ce qui ne rampe pas finit par tomber). La nuit, le ciel de tôle est attaché par des clous d’or – à quoi ? Est-il, lui aussi, une aile ?

– – –

L’espoir nous soutient – même quand il chancelle.
Il fait toujours plus chaud. Est-ce seulement la canicule ?

Les goélands volent comme chiffons de mousse –
qui donc se lave encore les mains ? Qui ?



VOLS II


Le matin arrive en coup de poing rapide. Voici la mouette – casquette tombée de la tête en sang du soleil. Dernière vengeance de l’obscurité. Obscurité – et douleur...

Le chemin de la mer, où mène-t-il ? Les arbres secs au bord de la route tirent le filet invisible où toute la mer c’ébat. La tirera-t-on un jour pour voir combien d’Atlantides s’y dissimulent ?

La mer nous avertit : les Rhodopes verts seront ébranlés par un séisme qui ne vient pas de la terre. Orphée ? – des milliers d’Orphées à transistors descendront au royaume des ombres... Mais le poète est encore ici. Quel va-et-vient stérile jusqu’à la fin du monde ! Jusqu’à l’infini...

Froid. Et bleu. Quelqu’un a tondu la lune et de nouveau dérobé sa toison d’or.



VOLS III


Combien c’est désert – une vie touchant à sa fin. La mer s’enferme dans sa solitude :

avec les méduses parachutées (les munitions traînent encore sur la rive – oh répétitions naïves de ce qui ne se répète pas),

avec la bouée – tête en sang d’un noyé (le seul, pour le moment),

avec les queues de paon humides du mazout répandu (la beauté ne serait pas vérité, ni la vérité beauté, mais perte),

avec l’odeur de l’iode (sinon comment la vie se cicatriserait ?)


Il fait noir et sur la rive surgit le phare de Polyphème. Que peut-il voir de son œil enflammé à force d’avoir trop regardé ? Tout est clair pour moi. À l’horizon, une vedette se hâte – le soc d’un laboureur invisible qui retourne l’eau – pour semer les vents dont nous récolterons

la tempête du siècle futur.




VOLS IV


L’espoir nous soutient. La voilà, la vie en toute chose. Le paquebot – rose sous le soleil levant – a posé son corps lourd sur la paille des vagues chaudes, et les barques, museaux enfouis dans son sein, sucent goulûment comme des porcelets... La vie douce. Dans tout. Ici. Et là – au bout du monde :

les palmiers hissent leurs trompes poussiéreuses, ratatinées, s’aspergeant d’eau salée. Et les enfants les regardent émerveillés. Eux seuls ne s’intéressent pas à la vérité de la vie. Eux – et les politiciens infantiles...


Aujourd’hui quelque chose nous soutient. Seul, ne tenant qu’à un fil, toute sa vie l’homme vole : ballon d’enfant, le ciel monte, s’amincissant toujours... Et rampe sur lui le soleil – guêpe furieuse.




BOUE 


                           ... il pleut. Les arbres s’acharnent
à fermer leurs imperméables transparents
mais les boutons jaunes sautent. Le charbon
du voisin est tout trempé – buffle luisant,
étendu dans la boue... La pluie ! Quelle pluie diluvienne !
Il reste peu de temps, paraît-il, d’ici la fin
du monde... Mais l’homme a son radiateur,
son fauteuil, son téléviseur, et dans la cave un tonneau
(que vient remplir, la nuit venue, le sang des actualités). Les futures
tempêtes sont encore dans le téléviseur. Il peut les arrêter –
jusqu’à demain soir – en appuyant sur un bouton. Mais l’autre,
qui se tient le doigt sur le bouton, qui l’arrêtera ? 
Et jusqu’à quand ?...
                                    Ah, combien de mégatonnes
pèse cette pluie !
                  Sur les poteaux électriques, dans les nids de paille humide
la nuit – lamie à cent têtes – couve ses œufs
aux embryons de verre...
                                    Lentement le buffle rapetisse.
Devant les fenêtres claires, on répand de la paille,
peut-être pour pétrir la boue et en faire la pâte
du monde futur. Parce que...



EXODE


Les peupliers ont déjà chaud sous leur givre d’émeraude.
Une pluie d’abeilles : vivantes monnaies d’or duvetées, 
                                                               tombant de l’espace
sur la terre qui a ouvert son sein ardent comme Danaé.
Il est insupportable de mourir par un printemps pareil.

Le soleil païen se déchaîne. Le sol se soulève. Une fumée rampe.
Quel non-temps trompeur sur les poudrières pleines de lave...
Dernière neige d’antan – dans le ravin paissent les chèvres du voisin,
l’eau jaillit, toujours plus limpide, l’eau coule – la vie continue.

Nous sommes aujourd’hui avec le temps ! Mais demain, 
                                                               quand poursuivra-t-il
son vol ?... Si nous sommes le sel de la terre, nous finirons par nous
dissoudre ; si nous avons soif du ciel, nous deviendrons fumée.

Regarde la nue – la fumée jaillit du peuplier :
est-ce la vie qui travaille dans son crématoire souterrain,
alors que nous nous pressons, têtus, sur son toit ?



L’ÂME  I


Toujours nouveau, ce monde – et toujours inchangé...
Qui, la veille, avec des nuages – peaux de moutons écorchés –
a pansé le corps du ciel, meurtri jusqu’au sang,
et a amené ici ce jour allègre et sain ?

La vie maintenant est à sa place. Intacte. Ou presque.
Au soleil, des crocus jaunes jonchent la terre –
cartouches éparpillées après le combat contre l’hiver.
Avril. Un souffle vivant anime les choses éphémères.

N’est-ce pas la vie que l’imagination enfante ?
Et cette lumière – tu te demandes si c’est à travers un vitrail 
qu’elle filtre ou à travers les arbres en fleurs.

Une cigogne dans le ciel – croix vivante sur le temple
du printemps. Et la lumière, tant de lumière – paille argentée
dans la crèche où ton âme vient de naître – pour affronter 
                                                      de nouvelles souffrances.



FEU  FOLLET


Mon âme – chercheuse insomniaque de trésors – que cherches-tu en moi ?
Quelle est cette passion : me détruire de l’intérieur ? Dehors le jour se lève,
quelqu’un brise de sa pioche la jarre vernie du soleil,
et des boutons-d’or se multiplient dans l’herbe.

Hélas ! – cette richesse ne me tentera plus.
Le jour se passe en travail noir ; en lutte – non seulement pour le pain.
Comme Sésame le ciel s’ouvre avec un bruit de tonnerre – 
                           pour que je m’empare de ses trésors incalculables.
Muet, me tirerai-je de ses entrailles enflammées ?

En toute chose – vive dans la morte, morte dans la vive –
                                             une autre est cachée, avec un autre
sens, un sens réel ; elle y travaille, luttant pour la suprématie...
Une pseudo-indifférence pèse sur les champs pétrifiés.

Et de nouveau un vol de corbeaux fonce sur moi,
arraché à ta mine, ô Nuit que je creuse ;
derrière moi la tache de lumière s’amoindrit, s’amoin...



FICELLES


La cheminée de l’usine file de la laine noire
et grossière avec son fuseau de pierre. Étrange besogne –
les écheveaux planent et, au lieu de s’estomper,
peu à peu grossissent... Le sang transi

se fane comme une tulipe... Un avion passe, laissant
une trace toute en sang : il souhaite peut-être
relier le passé et l’avenir, l’espérance et le risque...
Mais la faux de la lune la coupe comme un cordon ombilical.

Le passé et l’avenir... Un brouillard où nous errons sans cesse 
et que nous coupons nous-mêmes en deux.
La douleur a depuis longtemps creusé l’âme.

La pluie de ses vrilles de diamant
fait des trous dans tes os – pour les ficelles
par lesquelles le destin aveugle te dirigera.



FAIM  I


Parmi tous les cataclysmes possibles dans l’univers
une impasse réelle en nous – le besoin le plus bestial,
         le plus humain : manger.

Halles désertes : le boucher louche à travers les vitres froides :
le couchant sur son dos – énorme quartier de viande congelée –
         Dieu s’en va. Pour aller où ?

Le monde, ah ce monde instable, n’est pas soutenu par une tortue,
         mais par le pain chaud qui respire !
         Le pêcheur de perles plonge pour quelques bouchées de pain,
et c’est un pain, non un couteau en sang que tient le satrape moderne.

Nous jouons au chat perché : chacun tremble, guette et calcule...
         Tu vis – après tu n’auras jamais vécu...
Et la trappe de la nuit bée grande ouverte... et la lune
         pend – morceau de fromage entamé.



HÔPITAL

                                    À Istvan Baka

La nuit tombe. Dehors la lampe usée, défaillante
dessine une flaque de lumière sale :
œil d’un microscope où – bacilles de l’automne –
frémissent feuilles mortes, mégots et une verdure
                                                                             exsangue.

Le ciel tousse, fiévreux, crachant des nuages contagieux
striés de sang écarlate ; une sueur de plomb
recouvre les vitres et ruisselle sur le corps
en coulées chaudes... La douleur – n’est-ce pas toute la vie
                                                                             focalisée ?

Nous enfuir ? Où irions-nous – génie ou portefaix –
portés par nos jambes ? Dans le ciel une vieille galoche
fait tache jaune : peut-être Dieu fuyait-il son monde
                                                                             bourbeux.

La colline est jonchée de lourdes portes en pierre.
Qu’y a-t-il au-delà, puisque, jour et nuit,
à travers les judas de porcelaine des visages souriants
                                                                             nous observent ?



L’ÂME  II


Sur la colline chauve et boueuse une maison
rapetissée s’avance. Où va-t-elle ? Ou revient-elle ?
Vieille solitaire avec une âme d’ombre et de fraîcheur.

L’auvent a encore survécu à l’hiver –
rouge au sud, blanc au nord,
il a les couleurs de la vie et de la mort.

Au printemps les branches se couvriront de verdure ;
la vie bourdonne, triomphante, comme s’il n’y avait pas de fin !
Mais plus dépouillé que jamais, le calendrier est un arbre jaune 
et les abeilles-pensées sont lourdes d’un miel amer.

Le plus affreux, c’est quand par un jour si splendide
l’homme réalise la vérité sur le monde : la bouche crispée
s’ouvre sans crainte... Et, prisonnière depuis longtemps,
l’âme bouscule les mots et s’envole la première.



PRINTEMPS  HUMAIN

                  Quand le sort nous persécutait
                  tel un fou rasoir à la main...
                                    Arséni Tarkovski

Qui dit que la vie est éternellement verte,
puisque les hommes qui ne tiennent qu’à un fil
sont ses feuilles. Vers une nouvelle moisson tu pars, résigné ;
(et tu ne demandes plus : pourquoi suis-je ici ? Et qui suis-je ?)

Les bourgeons s’envoleront, vers luisants de chlorophylle ;
la colline nue s’envolera, elle aussi, ayant déployé sur son épaule,
comme une aile, l’arbre en fleur...
Nous aussi, nous nous envolerons – vers le bas !

Il est naïfs pour nous sur terre
de ressentir une angoisse sincère et pure ;
l’assassin ne marche pas derrière nous sur les dalles sonnantes.

Des avions s’envolent, se posent – comme si quelqu’un là-haut,
pris de démence, sur le cuir de la piste glissante,
aiguisait son rasoir avec acharnement.



LA  VIE  EN  TOUTE CHOSE


Embrasé, le soleil frotte sa joue hérissée de poils roux contre les seins laiteux de la montagne, et y laisse les traces d’une passion sanglante ; pour s’assouvir. (Certains, hélas, ont tété du sang avec le lait – ceux-là, le sang ne saurait plus les assouvir.)


Les cerisiers sont dénudés. Parmi les pétales éparpillés, ils frissonnent – telles de jeunes paysannes, jupons autour des chevilles, ils devinent la tiède fraîcheur du ruisseau avec leur peau douce amère. Et sentent avec leur cœur le fruit gonfler.


Mais qui a fécondé la terre pour qu’elle enfante ce monde, malade éternel ; enfant d’une mère, qui a fait des dizaines de tentatives – en vain, hélas ! – pour l’expulser de ses entrailles.




POURQUOI 


Ne piétinez pas l’herbe, elle est à vous !

Pourquoi dans aucun cimetière n’a-t-on écrit :
herbe, ne piétine pas les hommes,
ils sont à toi...



AILES


Le ciel fait tourner son radar bleu braqué sur nous –
captant tous les bruits de la vie qui ne cesse
de bouillonner, de germer...
                                             Des senteurs flottent
dans l’air – âmes en quête d’un corps
parmi les fruits futurs. Et la fumée, la poussière céleste
et l’automne planent sur le monde. Quelle est l’odeur
de la mort ? – si une grappe de lilas mauve gît dans l’herbe
comme une colombe morte déjà presque froide. Demain
sous les rayons, la vie triomphante elle-même refroidira, peut-être.
Aujourd’hui pourtant la vie est à sa place.
Et les peupliers – missiles au vert camouflage –
tiennent l’aube en joue. Comment penser l’avenir,
si on  perd la raison aujourd’hui ?...
                                                      Les pavots chauds
autant de plaies dans la chair du blé ; le sang flambe dans le pain,
le sang des morts reflue en nous et, vengeance assouvie,
nous attire vers l’abîme...
                                    Et je m’en vais quelque part.
Où est le temps des envols ? Peut-être suis-je déjà
abattu...
                  Mes deux enfants gisent à mes côtés,
ailes brisées.



SCIURES


Tout est jaune. Nous foulons toujours le même chemin ;
les temps aussi ne changent pas... Mais l’on voit
qu’ici on se moque bien des mœurs. Peaux de renards écorchées, 
les peupliers se dessèchent.

Reprenant son trajet millénaire,
le soleil grossit et t’effraie par son poids vivant ;
le soleil, cet aimant céleste,
qui passe et attire les âmes les plus radieuses.

Les arbres au bord du chemin projettent leurs ombres, 
                                                               ridelles détachées. 
Un jour nous serons aussi embarqués sur cette charrette de l’automne ; 
tu as déjà compris l’essentiel : plats ou défoncés,
tous les chemins terrestres mènent vers le bas.

Le silence universel a absorbé aussi ta voix.

Et de nouveau, une nuit vitreuse anonçant l’hiver...
                                                                        Le ciel
de son papier de verre stellaire
que gratte-t-il en secret ? La vie ?



AUJOURD’HUI  I


L’homme est puissance, la femme – chaleur. Abandonnés dans l’herbe étouffante, ils regardent le soleil qui sent la sueur d’homme, le soleil – aisselle de Dieu qui se repose le dimanche. Le plus capable créera ce qui demain tentera de le surpasser dans son orgueil aveugle... Une touffeur salée flotte dans les yeux et la femme voit une fois de plus le tronc tordu de l’orme éjecter sa semence verte.

Ne tenant qu’à un fil, la flamme d’une allumette : demain tout peut s’enflammer, mais aujourd’hui il n’en est rien, aujourd’hui on travaille jusqu’au doux abattement. Personne ne saurait-il ce qu’est l’impuissance, ce que c’est que d’attendre, main rivée au crâne par le clou incandescent et sanglant de l’éternel mégot ? Et d’entendre la nuit claquer des dents ?

La lune elle-même répugne déjà au vieil homme – flanc mauve d’une négresse moite et nue, elle s’entrouvre chaque mois un peu plus pour de nouveau enfanter le néant... Le néant que nous sommes tous : quelque chose en ce monde.




TEMPÊTE  SUR  LA  VILLE


Insupportable, cette vie soi-disant éternelle au rythme saccadé et pénible.
Un éclair : cardiogramme du cœur solitaire
du soleil... Et le mien ? Quels éclairs ligotent ma poitrine ?

Il gronde plus fort dans tes oreilles, la nuit rentre dans tes yeux par éclats :
pour la nième fois Dieu sépare les brebis noires 
d’avec les blanches et, emplissant le ciel, elles envahissent la terre.

La pluie claque et s’acharne à tout déchirer, à tout dénuder ;
le flot déchaîné coule le long du boulevard, charriant une toison sale.
Et moi, dans le canyon vert des peupliers sveltes, que puis-je
espérer : seul quelqu’un au ciel peut me tendre la main.

Mais il n’y a personne. Le cœur se crispe, pressentant des séismes.
Un faisceau solaire subit perce le jour –
projecteur d’un sous-marin qui cherche les épaves
d’un navire naufragé, abritant des trésors fabuleux.



GARE  DE  MARCHANDISES


Les mauvais jours venus, les tilleuls jettent leurs médailles dans la boue.
La vie se tait : tel un vieillard qui a réchappé aux maladies, à la mort, aux guerres
pour s’arrêter aujourd’hui seul au coin d’une rue 
                                    dans un quartier inconnu – ou déjà oublié.
Est-ce une consolation que tu puisses voir et sentir encore 
                                             et qu’une force te soutienne…

Aujourd’hui tu es seul toi aussi. Planté au coin de la rue, démuni.
Il pleut. Il pleut sans fin. Vois donc le feu rouge qui palpite sous l’averse :
oiseau sanglant derrière les tresses de seigle argenté,
qui a ravi son chant aux griffes d’un ennemi inconnu.


Naïf, quand cessera-tu de t’abuser ? Et de t’obstiner ? Quelle cascade
de visages, d’imperméables, de parapluies, de sacs à provisions !
Le vent souffle. Quelqu’un, là-haut, passerait-il 
son balai d’éclairs séchés sur nos têtes ? Le trolleybus tourne, 
                                    mais tu ne peux plus revenir en arrière.

Et qu’y trouverais-tu à présent ? L’orme solitaire est resté dans ton enfance ;
là, parmi les branches nues et glacées, dort ton grand-père cheminot 
avec sa visière luisante et ses boutons d’or. Il fait nuit. Dans la gare stellaire
le train attend pour nous emporter vers le tunnel, depuis longtemps 
                                                      creusé par nos propres mains.



ENTRE  LE  CIEL  ET  LA  TERRE

                                    À Parvan Stefanov

Début d’automne. Quel bohémien étourdi a étamé 
la bassine verdâtre de la campagne nue avec du givre ?
Une lune ébréchée pend au ciel jusqu’à midi... Du moins as-tu appris 
à reconnaître le goût de chaque pensée réellement mûrie ?

Sont-ce des cheminées qui fument dans les villages au loin, 
ou est-ce l’arbre du savoir qui hisse ses branches de fumée 
toutes dépouillées ?... Dieu nous a chassés du paradis.
Heureusement pour nous, le ciel est le séjour des morts.

Nous nous plaisons ici, dans ce monde de péché, 
                           avec ses brouillards et ses gelées blanches, 
où la forêt sort à nouveau sa fourrure de renard,
digne d’un boyard… Tout ici sert à revêtir la chair.

Mais comment l’âme pourrait-elle s’abriter, et où ?
Automne des Balkans. Crépuscule. Maudissant Dieu et le diable,
les peupliers flambent – bogomiles en proie à l’horreur.



AUJOURD’HUI  II


Absurde, misérable, fragile – mais tenace, la vie sur terre. Quelque choux solitaire – canard bleu-vert à la patte repliée – essaie vainement de s’envoler depuis une heure. Sur le seuil, le jardinier solitaire, que peut-il faire ? La nuit tombe... Au milieu du jardin, dans un fouillis de veines sclérosées, une tomate oubliée rougeoie comme un cœur. Le vieillard est mûr, lui aussi, trop mûr – que fait-il donc encore ici ? Celui qui se nourrit de nous serait-il rassasié ?

La neige tombe. Dans le noir les flocons tourbillonnent de plus en plus vite : ultime chance pour ce monde bourbeux de s’élever... Le ciel, hélas, ne veut rien accepter de nous. Pourquoi la vie ne renoncerait-t-elle pas à ses élans ?

– – –

Qu’importe l’éternelle hostilité qui dresse le ciel contre la terre. Regarde l’arbre solitaire hisser son delta dénudé, pour injecter sa sève terrestre dans le ciel inaccessible...




RING


Les arbres nus s’entrelacent : racines étranges dans la terre dégelée du ciel nocturne ; un éclair, serpent éveillé, zigzague entre elles et s’abat sur nos têtes. Qui mordra-t-il de sa langue jaune et fourchue ?


Chaque dédoublement serait-il porteur de mort ? La route bifurque (ou deux routes se rejoignent) – fourche d’un lance-pierre laissé sur le sol ; quelqu’un à brisé les vitres du ciel : les flaques de verre brillent sous nos pieds. Et le vent souffle – jusque dans nos âmes. David reste impassible. Et Goliath nous donne encore des frissons.


Tout est périssable : voilà les grues qui reviennent – chaînette d’argent à laquelle le printemps a accroché une invisible médaille, V – Victoria – Victoire ! Mais sur qui, puisqu’au bout du compte chacun descend vaincu du ring de la vie ?




BROUILLARD

                                    À la mémoire de mon oncle

La dernière voie. Les peupliers – prêtres à la soutane déteinte, froissée –
brandissent les nids vides comme des encensoirs, 
et encensent par le brouillard… Brouillard. Victimes et bourreaux
s’y confondent. Et tu comprends : les miracles n’existent pas.

Les cierges fondent dans les mains vives et dans les mains mortes.
Peut-être fondons-nous aussi ; quelqu’un est déjà entre les mains jaunes
d’un autre mort, invisible. Une plume en sang frémit au-dessus de mes doigts.
Plumes et sang : comment t’en faire des ailes ? Et pour aller où ?

La sentence est prononcée pour tous. Malheur quand le sort l’exécute.
C’est l’automne. Avril verdoiera encore ; derrière ta croix,
le soleil s’arrêtera et tu posséderas une fenêtre aux vitres

d’éternelle lumière. À jamais, ici. La vigne avec l’éclair de ses branches nues 
a fendu la maison que tu avais toute ta vie bâtie
et tout a coulé. Brouillard. Brouillard.



SABLES


La nuit sent la verdure et le sable
chaud du bord de la rivière. La pelle de la lune 
est abandonnée au milieu des herbes.
Le ciel est le tamis qui crible toujours  
des monceaux d’un temps aurifère.

Quand comprendras-tu enfin que tu n’es
qu’un grain de sable : tu viens et la vie
te secoue dans son tamis dur
pour te faire retomber au plus vite… et te précipiter
à nouveau dans l’immensité du néant…





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