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TGV
1997


Traduction du bulgare : Sylvia Wagenstein



À Jean Orizet, l’infatigable voyageur qui du paysage le plus poussiéreux au bord de la route sait tirer une poésie claire…


* * *

Le train filait le long de bois jaunissants, à travers des chaumes labourés et des prés fauchés. Seul sur une colline est apparu un champ de tournesols non récoltés – patères sur lesquelles un essaim d’anges avaient déposé leurs nimbes avant d’entrer dans l’enfer nommé Paris.


* * *

Un lambeau de corbeaux trempé flottait au loin, avec lequel le diable avait essuyé les chaudières de l’enfer. Et maintenant le bon Dieu s’efforçait, aurait-on dit, de nettoyer le ciel. Heureusement peu après, au milieu de l’écume de nuages moussante, le soleil s’est montré – savon qui n’est jamais près de s’user.


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Sur le gazon de quelque banlieue, une volée d’enfants jouaient au foot-ball. Après la pluie, ils étaient pareils à des champignons fraîchement poussés. Qu’il est bon de savoir qu’il n’y a pas de faux parmi eux… Pour l’instant.


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Le bois était si épais qu’il ressemblait à un arbre énorme couché, à travers les branches duquel le train a filé comme l’éclair d’une cognée.


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Trois poteaux en métal se tenaient au loin, jambes écartées, et tiraient le réseau de fils électriques à la façon d’un filet, où seules s’étaient prises les algues des nuages de pluie.


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Les toits pointus rouge et suie de la banlieue au loin touchaient presque à terre. On aurait dit qu’après les cours les enfants sur la clairière s’étaient jeté à la tête leurs livres scolaires. Quand on pense que toute la vérité sur le monde tient uniquement dans ces livres…


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Dans un camping, un troupeau de caravanes d’un blanc sale paissait l’herbe couverte de givre.

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Une flamme terrible a filé le long de la fenêtre avec un sifflement sec. J’ai cru qu’un incendie se déclarait. En fait, c’était le train qui arrivait du sens opposé.


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Un arbre abattu par la tempête, encore mouillé et tout ébouriffé, faisait penser de loin à une autruche, tête enfouie dans le sable. Au fond, qu’est-ce qui pourrait l’intéresser encore dans ce monde horrible !


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Un oiseau aux ailes déployées, un épervier probablement, pendait au ciel, immobile. Peut-être Dieu, ayant visé avec son fusil à lunettes, attendait-il maintenant. Mais qui ? Qui donc ?


* * *

Nous avons dépassé un motard dont le casque rouge a volé en arrière et s’est éteint comme un mégot jeté par la fenêtre. Qui sait si notre planète ensanglantée ne se précipite ainsi vers quelque point dans l’espace.


Valence-Paris, 23 septembre 1994

P S

Comme je laissais errer sans but mes regards (un vieux poète aimable se serait exprimé ainsi) sur le ciel – la chose la plus instable à Paris, – soudain j’ai vu arriver la colombe de Picasso. Le temps que je sorte mon appareil-photo, le nuage s’était déjà dissipé. N’est-ce pas ainsi que disparaissent toutes les oeuvres humaines et seule notre incapacité à embrasser la réalité du temps nous fait croire que quelque chose subsiste après nous malgré tout. Ce qui nous apparaît comme une éternité, ne dure peut-être qu’un instant, pusiqu’on n’arrive même pas à sortir son appareil-photo pour le fixer.

Paris, novembre 1996





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