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LES TRAVAUX DE DIEU
1991


Ttaduction : Nicole Laurent-Catrice
en collaboration avec l’auteur



I

Le ciel est d’un vernis terni,
pot qui a bouilli toute la nuit, plein
de pluie, d’étoiles, de nuages ; mais, fendu par un éclair,
il se retrouve vide au matin.

Ce que le Seigneur a créé
ne le détruit-il pas au fur et à mesure ? 
Ne veut-il pas créer sans cesse, au risque éternel
de voir tout devenir de plus en plus moche et banal ?

Est-ce une rivière desséchée qui blanchit là-bas
ou bien, perçant la terre pourrie
comme les dents de lait d’un centenaire, la voie romaine
dallée qui a repoussé ? et où compte-t-elle
emmener la vie qui est partie si loin?

Le duvet des peupliers volette et tombe en neige épaisse.
Peut-être que le Bon Dieu plume ses oies,
qui ont sauvé Rome... et que le monde est de nouveau en ruine.


II  

Le souffle de la mort hante les bois d’octobre.
Un vieux bûcheron seul y rôde encore.
La vie décline, le soleil se couche déjà tôt
et le jour comme un éclat de bois s’éparpille
parmi les arbres noirs de l’univers... Un pivert perce des trous
dans la tôle applatie de la coupole céleste
pour les rivets en or des étoiles
avec lesquels le Seigneur rafistole
les cieux qui s’effilochent. Mais ils se déchirent
et partent en lambeaux.
De partout commence à suinter (tout ce qui vit s’est blotti
au chaud) une petite bruine lente. C’est comme ça qu’a commencé
le déluge... Le bûcheron lance sa cognée avec acharnement.
N’abat-il pas les arbres les plus robustes, les plus droits
pour la nouvelle Arche... Mais Dieu fera-t-il lever le jour
et trouvera-t-il un homme digne d’être sauvé?


III

Campagne paisible et neigeuse. Le jour se lève. Le coteau
est recouvert de coquilles d’œufs brisées.
Le diable a dû laisser tomber le panier avec lequel
toute la nuit il a chapardé dans les poulaillers.
Le petit village est calme, niché à l’abri du vent.
Ça et là un cocorico, soudain des aboiements.
Dans la rivière jusqu’aux genoux,
les saules attendent le baptême. 
Parmi eux ne trouverait-on pas
Jésus-Christ ? De la forêt toute proche
sort et tournoie une colombe solitaire.

Comme une âme purifiée est la profondeur lumineuse du ciel
et tu te sens lumineux, lumineux...

Mais tu vois un avion passer sans bruit –
qu’importe qu’il soit à nous, étranger ou à personne ! –
il a encore laissé un sillage rouge : la trace du fouet.


IV

Il pleut sans cesse. Le Seigneur a jeté
son filet et y a pris les peupliers verts pleins d’écailles.

A-t-il voulu voir comment avec deux poissons
on peut nourrir tous les mendiants de la terre ?

La fumée d’un berger – peuplier givré – se dresse sur la crête
et disparaît comme toute chose terrestre.

La rivière gronde et monte et traîne des écumes grises
comme si elle avait volé le troupeau d’un berger ivre.

Mais nous, qui nous garde et où est aujourd’hui ce quelqu’un
puisque nous sommes entraînés par la rivière trouble de la vie.

Et maintenant cette pluie. C’est un moindre mal.
A tant de noyés elle offre ses pailles pour qu’ils s’y accrochent.

V

Il pleut sur la plaine qui s’assombrit. Sur la vieille
route, entre les arbres, on aperçoit le seul phare mouillé
d’une auto ; on dirait une luciole précoce que même la pluie 
n’a pas réussi à effrayer. La moisson approche.
Mais pourquoi tous les pionniers de ce monde sont-ils
si opiniâtres et si démunis? Sans peur de la douleur ni doute.

La ville au loin est une braise. On dirait que sur l’aire
le Seigneur a vanné avec les vents des gerbes enflammées
et que le blé maintenant brille et refroidit lentement...
Tu marches et la terre colle à tes pieds
comme si toute l’humanité disparue
essayait de t’arrêter. Mais tu marches. Et tu es convaincu
que de cette boue profonde qui nous envahit tous
sera pétri le pain de ceux qui ne sont pas encore nés...


VI

Le jour naît. Dieu nettoie ses trottoirs au tuyau d’arrosage
après avoir rentré son charbon dans la cave.

Il n’a réussi qu’à délayer les saletés.
Soudain on voit luire le couvercle d’une boîte de conserve.

Et tu frémis : quelqu’un pourrait marcher pieds nus dans le ciel.
(On passe pourtant sa vie à louvoyer entre les mines).

Mais les gens vont au travail avec de gros godillots
car ce n’est pas une balade mais un boulot épuisant.

Le paysan regarde et s’avance dans son champ ; des sillons noirs 
s’envole un oiseau, comme si une motte de terre avait été lancée

contre l’arbre du ciel, qui a encore quelques fruits çà et là.
(Oui, peut-être qu’il y a de bonnes choses, mais dans l’imagination du poète !)

Et ceux qui extraient le charbon et pleurent sur leur conserve froide,
il est peu probable qu’ils en tireront un jour du soleil.


VII

Et voilà le Seigneur qui paresse dans sa baignoire bleu ciel.
Trempé, il regarde, des heures durant, l’écume
s’égoutter par le trou du soleil...
Après la pluie, lui aussi est beau, rajeuni et frais.
Six jours de travail et le septième, repos.
Mais pourquoi le travail nous rend-il tout gris et tout ridés?
Pourquoi l’arbre, encore sans feuilles, en avril,
évoque-t-il déjà la feuille rongée, réduite à ses nervures?
Pourquoi, dans le parc, des cris d’enfants, leurs bêtises et leurs chansons
si juste en face d’eux, sur un banc, il y a le silence des petits retraités ?
Et entre les deux, toi. Tu t’es reposé pendant six jours
et le septième tu travailles du matin au soir comme un bœuf
pour réparer ce monde qui est si mal fait.
Tu y crois, il y a mille façons de faire.
Mais il y a aussi mille et une façons de dérailler.

Les tramways dans les rues sclérosées se traînent comme des caillots.







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