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Kiril Kadiiski |
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SUR LES CHEVAUX DE MARBRE
1983
Traduits du bulgare
par Sylvia Wagenstein Nous sommes vivants... GONG Dans les rues, des gens, des arbres dans les bois, nous marchons... et doucement tombent les feuilles et les cheveux. À nos pieds la poussière. Et le soleil au-dessus de nous. À chaque pas, il nous écrase nonchalemment de son pied d’éléphant. Une herbe qu’on foule, mais qui se redresse, drue – l’homme, couché tard, se lève dès l’aube. Au matin, la vie paraît comme neuve. Pour tous. L’homme a son pain, le chien ses croûtes. Mais les tourments persistent. L’épouse jalouse inspecte les revers. Elle y aperçoit un rayon de la veille. Encore un vieillard qui succombe sous ses ambitions maladives : mettre des bâtons dans la roue solaire. Jamais nous ne sommes satisfaits. Notre tête chauve préférerait des cheveux abondants au front ceint de laurier... L’homme court après l’espoir, la fourmi après la graine : et nous avançons, fondant sous le soleil de cuivre. Ah, ce gong resplendissant... Mollement, chaque soir quelqu’un le frappe – et tout recommence. ROUE BRÛLANTE Asphalte. Le soleil tape dur. La touffeur – feuilles fanées d’un arbre effondré. Ce monde grouillant, jumeau de la solitude, roule vers une solitude plus grande. Seul au bord de la route, un vieux buffle immense – puissant moteur de l’Antiquité – est couché et, la gueule sèche, rumine encore des souvenirs de pluie. On dirait une flaque de pétrole dans la canicule. Et quand nous l’aurons asséchée ? Demain tout deviendra-t-il fumée ? Vitre brisée, le vieux joug béera vide, terrible. Et nous regarderons à travers lui – pour entrevoir l’avenir. CENDRES Midi indolent, poussiéreux. La chaleur s’est affaissée, évanouie. Le quartier semble dormir. Mais le soleil enfonce un lourd flambeau dans les toits frémissants... Brûle ce qui doit brûler. Incendie. Peu importe que le fil dénudé fasse claquer sa langue de vipère ou qu’un cerveau s’enflamme d’une douleur indicible, tel un nuage blanc à l’aube. La fourmilière – sous la menace ! – s’agite et l’eau clapote. Parfois une larme suffirait à l’être cher – et pourtant nous la lui refusons. Le monde ne s’est pas encore assagi. La voiture des pompiers hurle – au long de la ruelle torse tel un caillot dans la veine, elle s’avance vers le cœur flambant. Et toi, le feu te fait pitié. Brûle ce qui doit brûler. Notre vie se consume. La passion s’apaise – les doutes et la foi s’embrasent, et les cheveux anthracite se transforment en cendres. Nous brûlons. Et le jeune peuplier, de son flot vert qui domine le quartier, s’efforce d’éteindre le soleil. Le fil invisible AVRIL. VERDURE. Azur limpide. Les abeilles folles du soleil. Les ruches blanches paissent sur la colline, heurtant l’herbe toujours plus drue. Le printemps. Un nouveau printemps. Mais qu’est-ce, sinon un pas de plus vers la mort ? POURQUOI craignons-nous le sommeil ? Les arbres de la route à quoi rêvent-ils – un chemin d’éternité ? Combien de temps vivons-nous, puisque notre sommeil est la mort dans la vie ? Et la vie dans la mort ? Toujours le même rêve te secoue : la lune brille, te voit marcher dans les champs, la nuit, et buter sur les choux inondés de sang bleu – têtes de milliers d’hommes ensevelis. Tu ne dormiras pas. Tu respireras le sol, tu écouteras les chats, tu sentiras dans ta loge le monde ressusciter et toi, partie vivante de tout ! Mais que sommes-nous tous à cette heure, où par ses blanches antennes fleuries, la terre entend celui qui agonise ? LA VIE EST MISÉRICORDE. La rue, de son bras de pierre, soutient par la taille la maison du coin, affaissée, jambes vacillantes. Suis-je encore jeune ? Je me tais. On me tient toujours à l’écart, mais dès demain l’éternité commencera à m’enlacer ; tel autre lui sacrifierait tout. Moi, je souhaiterais un long chemin. Je marche dans les rues désertes. Sortirai-je vainqueur du labyrinthe ? – dans la nuit, je dévide un fil de sang, aussitôt rongé par les herbes. Il faut percer ce monde. Et tu travailles comme une taupe pour voir qu’il fait noir là aussi, de l’autre côté du mur... Les pétales s’égrènent. La mort, est-ce l’issue de toute chose ? Pourquoi cette soif de vivre le soir venu ? L’air est rouge de soupirs. Impossible de garder le secret – cette belle journée mourra tout aussi vite. Quoi ? Une plaie honnête ? Une vie méritée ? Non ! Déjà, la mort est souffrance – les métastases solaires à l’ouest ont envahi la sombre voûte du ciel. UNE COLLINE VESPÉRALE. Sur son sommet nu rampe une charrette chargée de foin. Et sur cette nuée verte de petits anges sont assis. Tous de mon village. Le long de la route les arbres commencent à jouer au cheval fondu et lentement ils entrent dans le village. À son tour ce jour nous quitte. Et l’obscurité nous charge hardiment. Voici la veuve – toujours comme dans un rêve. Le péché de qui rachète-t-elle ? Pourquoi porte-t-elle un vêtement noir et rêche ? C’est plus terrible encore : l’affligé passe à travers ce monde avec l’âme retournée. De l’église en face pas un son : la cloche est déserte – tulipe affaissée. Seul le cœur cogne. La vie et la mort vivent l’une à côté de l’autre, l’une pour l’autre. Et peut-être sommes-nous leur lien éternel. MA BOUCHE BRÛLE. (Dans la nuit on a encore coupé en deux le citron céleste dont la moitié nage par le fleuve.) Un cheval est monté sur ma poitrine ! La peur ! Une vague chaude. Comme un yogi je repose pendant des heures sur les clous verts des herbes – le muscle de toutes les passions s’est contracté. Pas de merci pour l’homme ici-bas. Terrible est la nuit, terrible ce que je vois – moi qui suis par terre – cet univers, qui ne soupçonne même pas que j’existe. Lointain, luisant, toujours plus froid. Où fuir la peur ? Pourquoi cette hache suspendue à ce doux moment – vieillir ? Comme un dé noir le ciel roule... Et la peur brille... Dans les yeux de l’univers ? Le nénuphar se tient silencieux au-dessus de son reflet… Sablier parfumé, que mesure-t-il ? Les secondes ? Les ères ? Pourquoi est-il-ici ? Et à qui appartient-il ? Dans quels sables abriter la tête ? Cette douleur dans le dos : mes ailes brisées dans un rêve lointain où je volais ? Il ne me reste plus qu’à courir après le jour. Encore après le jour ! Le jour, ce brouillard bleu qui dissimule les abîmes à mes yeux, les flots, les lumières cosmiques, fatals à la terre. Et à moi aussi. NUIT AFFREUSE. Nuit dans tous les azimuts. Entre les immeubles, sur une corde une chemise blanche claque sous la lune – ou est-ce un ange noir qui descend du ciel ? Dieu est juste et sur la terre endormie il envoie aux âmes noires un ange noir. L’ÂME GRELOTTE. Elle s’est blottie dans son coin. Comme un rideau de joncs tu écartes la pluie et te glisses par les portes sombres de quelque souvenir. Le plus sûr refuge... ... Au-dessus de la coupole luit une croix – poignard dans le sein d’une femme infidèle. Ne suffit-il pas que peu à peu nous perdions force, assurance, esprit, et nos traits ?... Jusqu’à ce qu’un élan comme un vent frais dépouille ton cœur et t’entraîne vers l’horizon – dans l’ambulance... Et ton âme – signal lancé vers d’autres mondes – s’envole pour revenir plus seule, hurlant de ne t’avoir plus trouvé sur terre. UN RÊVE JAUNE, fané : au fond de la rue avance le chiffonnier. Bien qu’il n’y ait pas de voix dans sa bouche ouverte, les vieillards l’entendent. Ils sont prêts – ils ferment la porte noircie par la pluie et la chaleur. La pluie et la chaleur. Ainsi joie et angoisse, fiel et culpabilité nous crevassent. Mais le cœur est le dernier à le savoir. Vérités, combats, péripéties – que sont-ils face à cet événement ? Les vieillards cachent des bouts de jeunesse dans leur foyer éteint. Ils raccommodent la vie – jour après jour – ils cherchent à rattacher la fin au commencement perdu. La terre aussi est un cœur – ils craignent pour elle, jusqu’à combler de leur corps usé la nième crevasse – ouverte devant eux. NOUS SOMMES VIVANTS. Mais regarde les marguerites : des millions de soleils montrant les dents. Et nous aussi, dans ce monde. Faim terrible ! – chacun mord dans l’azur qui part déjà en poussière. Une poésie absurde des correspondances répète : " ... des excavateurs immenses déchireront la poitrine de notre terre maternelle... " Et ma poitrine à moi ? Ne verra-t-on pas un homme naître pour vivre ? Un oiseau rouge mange mon existence. Jour et nuit, dans la cage de mes côtes, il se cogne. Va-t-il s’envoler ? Où ? Pourquoi, au bruit des verres brisés, est-ce que je frémis ? Le cœur s’agite dans une crise nouvelle. Le cœur – oiseau insomniaque aux ailes coupées. À TRAVERS le long marché – comme à travers ta vie – tu es passé. L’un achète, l’autre vend. Sur la balance de la vie nous nous tenons... Chacun attendant son prix. Cacher la vérité – à cela la vitrine éblouissante est destinée. Tu viens souvent ici. Aurais-tu échappé à la solitude ? Un coq se rengorge et crie. Pourquoi ? Le couteau l’a déjà entendu. On accepte, on refuse – tout est dans le prix. Une quenouille de maïs égrenée et sèche sourit, bilieuse. Des jours dolents et sombres rampent encore. Alors l’homme plus facilement transige : la faim, une fourchette de fer à la main, est derrière lui. Et au milieu du champ céleste déjà moissonné, le soleil pointe un bref instant – taupinière d’un autre monde, plus clair. LA VILLE. LA CANICULE. La route maladroite. La poussière. Et ce paysage invariable : près du fossé, plein d’eau verte, les maisons – grenouilles sales – dorment dans la canicule. Voilà que passe dans un grondement un avion, et le ciel se lézarde, et dans ces lézardes toi seul, pâle et frémissant, tu vois l’avenir. Pourquoi l’homme scrute-t-il les secrets ? Il te reste à la fin le dernier espoir : t’envoler. Personne ne t’arrêtera. Mais jusqu’où iras-tu, s’il reste toujours, au-dessus de l’homme, un ciel – le dernier ! fait de boue ? LE MONDE VIEILLIT AVEC NOUS. Mais toujours, à la fin – vieillard centenaire qui a enterré amis et ennemis – il ferme nos yeux dans quelque pièce froide. Forgeron des jours avec les battements de son cœur. Et les spasmes ici ? Un cœur qui bat… Mais à qui ? Et où ? La vie aussi s’effrite. C’est la vie et non la mort qui me fait peur ; la poussière tombe sur nous – ou nous tombons en poussière. Et cette poussière cosmique, de qui est-elle le destin émietté ? Me voici dans la force de l’âge. On dit qu’on récupère les choses gaspillées. Mais plus je perds, plus j’engage ma précieuse vie. Et de mauvais rêves – à l’aube – me donnent des sueurs froides : j’avance dans la nuit, le champ est infini et ma maison natale – fenêtres arrachées, couverte de chaux lunaire – bondit comme un dé dans la main du temps... Le temps gagne – vieillard tremblant ! – et ne rend rien ! LE MONDE VIEILLIT AVEC NOUS. Toi seule tu seras vieille et moi seul – si je vis encore ! – serai vieux ; mais fileras-tu à la chandelle comme dans le sonnet de Ronsard ? Hélas, c’est dans la laideur et dans le mal que la vie se perpétue. Comme tout est lent – et pénible ! Le jour naît, combien douloureusement. Dehors, les ténèbres suspendues vibrent comme une vigne gelée : chauves-souris en loques… Et quelques étoiles – dernière grappe du raisin bu par les guêpes – fondent comme le givre. Qu’importe qu’une pluie tiède baigne le soleil nouveau-né et qu’aux pinces noires des hirondelles pendent les langes nuageux sur les fils télégraphiques comme au temps de mon enfance… La terre tourne tel un fuseau bien garni : mais si le fil qu’elle enroule venait à casser, elle tomberait, alourdie... Où donc ? août 1979 – novembre 1981 SOUVENIR OBSÉDANT Jusqu’au soir, près de la vieille caserne, j’ai fait paître les renoncules-canetons... Un soldat arrive. L’ombre court devant lui en reniflant l’herbe poussiéreuse. Le voici tout près. Mais à travers les barbelés ils passent tranquillement. Là, dans la cour mystérieuse, où sonne l’irrésistible trompette. Soleil qui cache tout le reste aux yeux ravis de l’enfant. Mon unique souvenir, à ce qu’il me semble. Mais un cœur bégayant me suffit. Sur lequel passe l’ombre des barbelés – meurtrissure d’un fléau brutal. La ville noctambule PARIS La nuit, martyrisée, a de nouveau ouvert ses entrailles ardentes, pour mettre au monde son soleil illégitime et le jeter aux pieds de Paris... Mais cette ville ne se laisse pas épater ! Tu te tais, enfoui parmi les étalages poussiéreux, près de la Seine ; oui, tout ici – monnaie, gravure, pensée précieuse – trouve preneur... Sur l’asphalte humide brille une feuille de châtaignier – bouteille de pluie brisée. Tu le sens : toutes les pluies du monde ne pourront dépouiller cette ville de son or et de ses chiffons luxueux, cette ville faite de cartes postales en couleurs et de lieux mystérieux, souvent grise et ennuyeuse comme un rêve devenu réalité. Tu n’es pas le seul étranger parmi les milliers de passants. Regarde – girafe bleue – la tour Eiffel avance, s’élance vers l’avenir et comme toi, hélas, dans le passé elle retombe. Ainsi tout va... Tu te tiens sur le pont. Voici des siècles qu’il peigne les cheveux argentés de la rivière. Le temps les a teintés d’un henné rouille et suie. Personne ici ne veut se résigner à la vieillesse. À qui ce sang inapaisé jusque dans la nuit ? Qu’offres-tu aux étrangers ? Qu’est-ce qui scintille ici et fait se précipiter vers toi – au risque de brûler leurs ailes – les poètes sans nombre ? Quand la nuit tombe sur l’Europe, tu te lèves, Paris, et tel un soleil brisé sur le sol, jusqu’à l’aube tu brilles. FRANÇOIS VILLON Il pleut sur la Seine. Des clous surgissent de l’eau et m’évoquent les planches à supplices du bourreau. Qu’est-ce qui m’attire ici ? La boisson ? La vengeance ? Paris est une taverne ouverte jour et nuit au carrefour du monde. En quel siècle sommes-nous déjà ? Je ne suis pas sur terre. Mais, après la pluie, on me verra – crucifié sur l’arc-en-ciel. Se tenant le ventre, les chimères de Notre-Dame vomissent des saletés, comme je l’ai fait. Je suis descendu des hauteurs célestes, Chimère au visage ingrat, décidé d’équilibrer la balance, en prenant ce qui ne m’appartient pas. Qui répartit les destins ? Si j’avais été poète de quelque roi, je n’aurais pas fui la loi. Au palais j’aurais vécu, rassasié. Pour résoudre avec science les litiges, j’ai brandi un poignard – comme le moine une croix. Pensez à l’âme, mortifiez votre chair misérable et les vers épargneront votre corps – desséché. Je n’ai rien à prendre ici. Je poursuivrai mon chemin dans le temps ; même à midi je vous ferai peur – moi, crucifié sur l’arc-en-ciel. QUASIMODO Seuls des malheureux habitent là-haut ; au milieu des vents qui hurlent et du tintement des cloches. Et Dieu au-dessous a tendu un filet invisible qu’ils percent de leur dernier saut. Le corps disparaît à jamais dans le noir sous le manteau du sang – seul habit valable, alors que l’âme nue vagabonde – jolie bohémienne – pour tourmenter un autre le lendemain. Comme un soldat portant dans son sac un bâton de maréchal, Quasimodo cache la malédiction dans sa bosse, né dans ce monde rien que pour le chagrin. Tirant la langue, il bondit sur les cloches, et il souffre, ne sachant combien est plus malheureuse la terre, de nous porter tous sur son dos. VERSAILLES 1 Aujourd’hui – 14 Juillet – la tête du Soleil-Roi a roulé dans le sac céleste... Que sont l’or, le pouvoir, les palais splendides, si les curieux, pauvres ou riches, y rôdent aujourd’hui ? Ils examinent les miroirs, aux scènes secrètes : cardinaux cupides, reines dépravées, monarques tremblants que les poètes oubliés couvrent de louanges. Pourquoi créons-nous tableaux, livres, sculptures, tapisseries – est-ce pour nous venger de l’existence en notre corps périssable ? Elle nous détruit. Nous nous hâtons. D’une salle à la suivante, d’une année à l’autre. Un siècle entier – une heure, au-dehors ! – s’est écoulé. Et combien de temps vivons-nous, avec notre idée des choses ? 2 Que sont l’or, le pouvoir ? Peu importe qu’aujourd’hui le monde te célèbre, car les fontaines de Versailles ne mettent leurs habits neufs que les jours de fête – famille pauvre et nombreuse... Illuminations. Rires. Insultes. Seules les statues blanches restent muettes dans l’ombre, âmes silencieusement assemblées. Déjà un monde sans secret. Les rosiers flamboient, cardinaux, prenant par la taille les nonnes cyprès. Chacun est heureux ici. Tout dépend de toi. Que découvrira-t-on demain dans les coulisses contemporaines, pour l’appeler Histoire et pour recommencer ?... Seule la lune est la même – miroir merveilleux. Qui pourrait soupçonner, imbu de sa victoire éphémère, que quelqu’un se cache et l’observe en silence ? LA PLACE DE LA BASTILLE Il n’y a plus trace de Bastille. Mais le souvenir en restera après nous : un mur sur lequel est gravée l’adresse exacte de la liberté. Que sont les mots du poète téméraire ? Le bourreau couvert de sang jusqu’aux coudes, n’est-il pas l’employé en manchettes rouges qui écrit l’histoire ? Toujours très occupé. Ce monde salue le commencement, mais c’est de la fin qu’il se souvient. Libres, égaux, nous sommes frères ! Mais toujours de son destin le monde est négligent. Une chose me fait frémir, que j’ignore : est-ce que – ayant coupé la tête de notre dernier ennemi – la guillotine ne se mettra pas demain à couper notre pain ?... FRAGMENT Sous l’Arc de Triomphe aujourd’hui encore le soleil passe – roi détrôné, disparaissant dans sa gloire consumée. Ainsi tout s’en va : succès, richesses, malheurs. Mais l’Arc de Triomphe est plus grand que toutes les victoires. S’il n’existe plus, par où les victoires entreront-elles... dans les jours à venir ? LE MUR Dans le ciel pluvieux au-dessus du Père-Lachaise une âme rouge est suspendue… Elle s’assombrit avec le jour et comme en un rêve absurde à travers le cimetière – d’où vient-il, où va-t-il ? – un cavalier de marbre galope : aile de son cheval. Ne sait-il pas que c’est toujours à l’aile que la balle se hâte de frapper ? Le soleil couchant couvre le mur de sang, et les ombres des croix se dressent devant lui – Communards à fusiller. En face, le lierre s’étend sur la clôture ombragée – eau verte de l’éternité : elle lave les rêves, les sentiments, le sang. La vie. DEVANT LA TOUR EIFFEL I Si la douleur nous élève – le ciel souffre peut-être bien plus que nous tous. Alors ? Des châtaignes tombent le long de la Seine. Et la terre – toute hérissée d’épines ? – te semble éclatée en deux moitiés. Pourquoi en ce début de soirée d’automne la tour d’air et de métal a-t-elle enfoncé son doigt sans pitié dans la plaie ardente du ciel... Le monde n’a-t-il toujours pas compris ? Les hommes avides de gloire s’efforcent en vain de se hisser – le ciel restera à jamais au-dessus d’eux. MONTMARTRE Sur la braise des toits du vieux Paris le soleil bondit, châtaigne éclatée. Dernière chaleur cet automne. La dernière sans doute de maintes vies. Bientôt les pluies vont tomber. Des citroëns aux gueules de grenouille feront éclabousser les flaques. Et des hommes, rêveurs, tendront la main pour caresser la longue et chaude toison du mouton d’or dans leur cheminée... Pourquoi cette fascination pour le feu si après nous, bien qu’invisible, ne reste que la cendre ? Mais qui, qui deviendra lumière immatérielle ? Devant une taverne, deux cyprès se dressent noirs et solitaires – ailes calcinées d’un ange consumé. Hélas ! l’immatériel brûle aussi, pour peu qu’il nous ait frôlés un jour... Cette nuit encore la ville gronde : ciel tombé avec une crevasse immense – la foudre de la Seine. Combien y ont disparu ? Le matin dissipe toutes les angoisses et les questions, dans un espoir vague... Du haut de Montmartre la ville matinale est comme la paume d’une main. Où tu n’aperçois ni rues ni avenues mais les lignes de la vie, de l’amour, de l’esprit. Et le soleil jette encore son sou contrefait à l’artiste pauvre... Ô, il aurait pu tout aussi bien racheter sa vieillesse – ils offrent qui son âme, qui son talent ! – mais il voulait sans doute quelque grand secret. Au moins as-tu compris une chose – de quel sceau un marché aussi affreux est scellé : le sort posant sur ton front sa bouche ensanglantée. SACRÉ-CUR La nuit tombée, tout Paris afflue. Les lampes défilent – âmes bleues, maladives, nues. Un cœur sacré ? Le Sacré-Cœur est le sein dur d’une vierge décidée à séduire Dieu. 44, AVENUE DU MAINE ... comme si j’étais en route depuis des mois. Athanasse Daltchev ... il pleut aujourd’hui aussi sur l’avenue du Maine, mais on ne voit plus ni le poète, ni ce numéro 44 qu’il a célébré ; ils ont été arrachés à ce monde : l’un par les dents de fer de l’excavateur, l’autre par celles plus féroces du temps, impitoyable dévoreur... Les bâtiments trempés et gris sont silencieux dans la nuit. Et la tour Montparnasse se dresse, muette, avec ses fenêtres dégoulinantes : on dirait une foule de David pressés sous la pluie et le crépuscule ayant jeté des œufs sur Goliath, puis s’était cachée... Et la pluie, dans un nouvel élan de charité, s’efforce de laver sa honte... Hélas, en ce monde la honte est plus tenace que le souvenir d’honneur et de courage. La gare est toujours là : elle prend congé des uns, accueille les autres... Jour et nuit... (le meilleur et le plus fidèle symbole de la vie qui sans cesse se métamorphose mais demeure la même). Il pleut. La bruine fume dans la lumière ; une seule chose t’échappe : est-ce encore le passé qui s’éteint, ou l’avenir est-il prêt à flamber de nouveau ?... L’air sent bon le printemps et l’essence. La vie coule lentement, jour après jour, inéluctable. Et sur sa berge la tour Eiffel qui rouille se dresse telle une fronde d’enfant fichée dans le sable qui peu à peu s’effrite... VAN GOGH Nous n’avons pas choisi la vie, c’est elle qui nous a choisis... Mais elle est sourde. Qui pourrait supporter jour et nuit nos gémissements et nos plaintes ? Le soleil sur Arles est une oreille coupée. À chaque chose donner sa vraie couleur et sa forme véritable... Seul, jusqu’à l’épuisement, comme si l’artiste était un valet de Dieu – ayant pour charge de remodeler ce monde fou. Faut-il que tu attendes la fin, toi qui sais que ta plaie ne se refermera pas ? Comme le tournesol solitaire, je suis désespéré. Je le vois encore crier de douleur : une bouche aux dents d’or, remplie de goudron bouillant. CLOCHARD Toujours cette pluie sale – le ciel peut-être se lave les mains... Où es-tu ? Les lettres d’un restaurant chinois surgissent soudain – crabes exotiques terribles – rongeant le crépi rouillé. Et leurs pinces sanglantes se glissent dans ton ventre dégorgeant de pluie. Où es-tu et jusqu’où iras-tu ? Sur ton chemin le vent crucifie les châtaigniers couverts de loques sales et la pluie enfonce des clous dans leurs feuilles en sang... Poissons affamés, tes yeux plongent dans le tourbillon des vitrines. Depuis des siècles, hélas, le rassasié comme l’affamé aigri ont chacun leur vérité. Déjà ce monde se dévore lui-même... Tu retournes sous ton ciel – quelque pont de la Seine. Que signifient désirs, éclat, la vie elle-même, si le ciel – peut-être ! – n’est qu’une arche du pont de l’univers immense. LE QUARTIER LATIN Heure des illusions. La nuit ouvre son bar. Pour ses passions inassouvies Paris s’est procuré des corps et des âmes. Paris est vieux depuis longtemps et son sang bleu cogne aux veines sclérosées du néon. Ces bonds dans l’ailleurs – marijuana, amour, poésie, jouissance – cette soif incessante de goûter à ce que l’éternité nous cache. Toujours on saccage la vie mais on n’est maître que du néant. Tu es là. Entre ces deux principes éternellement contraires : rien ne se répète, tout est possible sans toi comme avant. La nuit mêle les corps et broie les âmes. La nuit ! Et cette horreur d’être dans un hachoir à viande avec pour seule issue les trous qu’on nomme étoiles. DEVANT LA TOUR EIFFEL II (grotesque) À Svetlozar Jékov Une fourchette de fer enfoncée dans un fruit qui se dessèche. Ils ont assouvi leur faim – comme dans la vie sur terre. Ils l’ont oublié à la fin et avec lui nous tous. Pour ne jamais retourner ici : c’est bien notre chance. Sur la table de l’univers la terre demeure – au milieu des toiles d’araignée, de la nuit et du froid. Mais par les portes entrouvertes on voit briller de faim les yeux de quelque fou. ADIEU À PARIS ... Le parapluie, noir feu d’artifice, éclate au-dessus de ma tête. Salué-je la pluie ? Que ne ferait-on, poussé par la peur ! Seul, sous cet auvent mobile, je marche dans la ville noctambule. Ici – rien qu’ici ? – je ne fais que passer ! Pluie nocturne sur Paris... Zélée lavandière – oublieuse du sommeil, de la fatigue, de la mort. C’est en vain qu’elle lavera, furieuse, toute la nuit l’asphalte noyé par le sang des réclames (pas si facile d’effacer en ce monde les maux et jusqu’à leur souvenir)... Aurais-je de la peine ? Les vitrines célèbres habillent mon reflet dans la vitre d’un complet dernier cri. Toujours cette pluie, code mystérieux. Qui lave et efface tout – hommes, vérités, mensonges, victoires, modes, lumières factices, et moi avec le reste, emportant : aujourd’hui mon image sur la vitre – dans la Seine, demain mon âme – dans une rivière qui ne figure sur aucune carte terrestre. Herbe À la mémoire de Christo Bankovski HERBE I Il fait vert autour de toi. Vert en toi aussi. À travers un pré – ou à travers un rêve ! – tu avances. Le faucheur boit le soleil au goulot. Mais c’est lui qui à la fin boira tout de ses longues pailles... Gros papillons épinglés, les fleurs barrent ton chemin de toutes parts. Mais tu chemines – à travers tout. Et tu avances. Mû par cette ambition, tu iras jusqu’au terme de la vie. Et ensuite ? Si, après tout, la mort n’existait pas ? Tout ne fait qu’un peut-être, oublié depuis longtemps entre deux pores de l’univers – et passe de-ci, de-là... Dans les montagnes à l’ouest s’est écrasée – aujourd’hui encore ! – la soucoupe volante du soleil. Une autre nous rendra visite demain, venue de mondes nouveaux. Et la curiosité nous reprend. Perché sur la bouche à feu, le pivert picorera encore des cœurs humains... Oh éternelle vulnérabilité... À quoi bon tous ces maux et ces nerfs, ici, la peur de l’inéluctable ? Vois la fleur – veine verte couronnée d’un cœur, qui creva au moment même de sa naissance... Et nous ? Qu’est-ce qui nous attend ? Cataclysmes, découvertes, un sort différent ou la vieillesse poussiéreuse ? Nulle lumière... Faut-il s’étonner de notre cécité face à l’avenir et à l’infini, quand, ensanglantée au milieu de l’herbe universelle, la terre aussi scintille peut-être comme un œil crevé ? HERBE II Les roseaux – hérons verts pataugeant près de la rive – prêtent l’oreille au vent qui se lève. Les oiseaux reprendront leur chemin. Mais eux ? Milieu de l’été – milieu de la vie, comble de la douleur – comble de l’espoir. Tard le soir tout ce qui vit se donne du mal. Une abeille alourdie se laisse tomber : goutte chaude qui perle au front de l’existence. Ne s’écroulera-t-elle pas un jour au long de son chemin infini ?... Le ciel se ferme aujourd’hui à l’espoir : des fils télégraphiques sonnent l’alarme, et les hirondelles perchées se transforment en barbelés. (Les poteaux se suivent – comme les accès d’un mal qui ne cessera de nous ronger jusqu’au terme : peut-être ne soupçonnes-tu pas que c’est un cercle vicieux où tu tournes en rond !) L’âne – sage biblique – abandonné par son fardeau même, découpe de ses oreilles les nuages pour en bander ses plaies. Le chardon fleuri, de ses brosses, lui savonne le museau. À qui en ce monde viendrait-il l’idée de vous raser, sinon par intérêt ? L’ironie nous aiguillonne de partout. Tu foules l’herbe fauchée. Celui qui fendrait la foule des hommes fauchés, souffrirait-il autant ? Nous n’en savons rien. Nous sommes encore – encore ! – ici... Seuls les arbres, de leurs doigts durs, nous tendent des milliers de télégrammes verts que la terre cessera un beau jour d’envoyer. Et nous ne savons pas encore lire. HERBE III Plus vite que nous tous le temps avance... Sur la tour du moulin poussiéreux le soleil s’éteint en douceur : immense, terrible sanctuaire de l’antiquité. Ou de l’avenir, peut-être ? (Qui le dira, si de son nom véritable nous ne pouvons désigner le présent...) Chacun y laisse le soir un peu de sa chair – peut-être de son âme ! – jusqu’à se donner la mort lui-même. L’homme ne craint ni la mort, ni l’oubli – mais la solitude. L’arbre tend ses doigts osseux quand vient le soir pour y glisser l’anneau lunaire. Ah, ce lien avec le passé – toujours plus solide ! Et l’avenir ? Comme la pluie, incertain. La pluie excite à nouveau la terre de ses piqûres d’aiguille. Et les lampadaires succombent à l’infarctus. Il fait de plus en plus noir. Ce vieillard, où va-t-il ? Les parapluies d’un couple d’amoureux devant lui déploient leur soutien-gorge noir ; ou seraient-ce les coupoles du temple de l’amour... Déjà, il n’entre plus à l’église. Dans la coquille de ses mains jointes pour la prière une perle mûrira. Trop petite pour s’acheter une autre vie, même la plus misérable... Ce n’est pas à nous, c’est à la vie de nous désigner ! Le printemps semble venu, mais les crocus dans l’herbe naissante ressemblent à des dents éparpillées... par le cheval fourbu qu’on a abandonné. Quelle ironie ! Demain, tes os réduits en poussière, seul demeurera ici ton dentier d’or – fer à cheval d’un bonheur éphémère... Aujourd’hui tu as tout. Mais la pluie – faucon envoyé par un ennemi inconnu ! – enfonce en toi ses griffes et picore tes yeux pour t’empêcher de voir que la vie continue. HERBE IV Dans le défilé, le train s’égrène en chapelet. Des salves de nouveaux paysages nous accueillent aux tournants. Elles finiront par nous atteindre un jour... Sur la colline, au milieu de l’herbe – un dormeur. Une croix solitaire fait du soleil couchant une cible. Et l’obscurité une fois de plus met en joue la lumière... La rivière coule et s’en retourne doucement à l’antiquité. À quoi bon notre hâte constante, nos désirs, nos tâtonnements, si à la fin elle rassemble toutes les directions confuses – les siennes, les tiennes, celles de tout le monde ! Se peut-il que tout disparaisse ? Les vieux saules tendent vers toi des guirlandes de poissons verts : de ceux qui chaque printemps ressuscitent. Hélas, autour de toi c’est de plus en plus souvent le printemps : temps des infarctus. Peut-être le cœur éclate-t-il comme une graine et une vie nouvelle éclot alors – invisible à nos yeux. L’espoir est la douleur de demain. Le train fonce vers la nuit. Et les arbres, touffes de fumée verte, défilent le long des wagons... Illusoire fuite en avant, quand se précipitent sur nous, puis disparaissent nos vertes journées. Et quelque part au loin, dans notre enfance ou sous la voûte du futur, toujours la même vision : Un quartier de faubourg. Une vie simple. La poussière. L’herbe... Derrière une gare oubliée quelqu’un conduit les wagons sur place et fraie dans l’herbe un gué vers le néant. Fenêtre dans le ciel CANICULE SUR UN VILLAGE GREC À Ivan Davidkov Tu ne peux rien offrir à ce monde, pas même ton cri – étouffé de force, qui déchire ta poitrine. Chaleur. La terre est blanche de poussière – ce givre de l’été. Le vent chaud dessèche et rétrécit toute chose. Seule la douleur grandit – inconsciente, cuisante, obscure... Un soleil à cent carats, que ne peut-on en battre des drachmes ! Sur la colline, roc nu, un homme laboure. Pour lui point d’hiver, point d’été, ni le temps de regarder la pente derrière lui. Au sommet, un cyprès se découpe – sombre crevasse, par où son âme quitterait ce monde, heureuse. UNE NUIT AVEC DANTE 1. Le coucher du soleil Nel mezzo del cammin di nostra vita tu erres dans l’épaisse forêt humaine. Le soleil bascule et les cieux sombrent dans une cendre obscure. Un instant encore des rayons se glissent dans l’allée ; ah ces portées avec leurs notes de feuilles vibrantes ! Des flûtes chantent toujours que tu es seul ici à entendre. Accroche-toi aux échelles du ciel et hisse-toi vers des pensées claires et des chants clairs, par-dessus tout, là, où, humiliée, méconnue, fuyant la fatigue du jour, l’âme s’en va dans le ciel pur... L’obscurité se fait plus dense, le froid descend sur le cœur. Jusqu’où iras-tu dans le noir, tes vieux souliers lacés de rayons solaires ? 2. La nuit Le goudron du corbeau et l’or humide du loriot s’égouttent dans l’herbe et s’épousent. La peur te surprend en chemin. Les premières âmes curieuses s’attroupent autour de toi – nues ; tu vois ton ennemi, et ton ami – tous deux pareils, désormais tu le sais, mais qu’importe ? Douleur, joie, infamie, plus rien ne les lie à toi. Sur l’icône du ciel seul luit le nimbe doré : Saint-Georges est descendu pour laver son cheval rouge et agile : sang jailli à travers la cotte de mailles du ruisseau. Les flèches ne s’arrêtent plus – d’où vient cette force qui nous pousse vers la mort ? Peut-être la vie est-elle la prison des âmes coupables – il n’y a que les hommes ineptes pour vivre longtemps... Les âmes de poètes te rattrapent, voulant te parler, mais la voix leur manque – pourquoi nous taisons-nous tant que les langues nous obéissent ? Y a-t-il plus grande douleur ?... Ce n’est pas un chemin que tu suis, mais l’ombre du doigt, montrant l’issue de toute chose. Voici l’âme triste de Chronos – elle s’agenouille dans ce bois épais et, délaçant ton soulier, resserre le sablier d’un rayon, mais le sable s’écoule quand même. Et les âmes se multiplient – la mort n’épargne personne. Pauvres âmes invisibles de traîtres – noires ! Et d’autres brillantes, tissées de soleil, mais criblées de balles. Ô âmes aux plaies fraîches – le plus horrible bouquet offert aux vainqueurs. La voûte fait tourner le zodiaque, tu chemines ici et, en bas, ton jumeau t’attend. Des prisonniers à l’aube tournent doucement dans la cour, ils tournent, vis d’Archimède, puisant encore dans le puits de la prison l’eau rouge du matin. 3. Le matin Le soleil bondit derrière les collines nues. Empêtré dans ses rayons, comme avec un ballon tu descends et tu reprends ta vie antérieure – le plus malin des pièges. Toujours sous le ciel – cadran stellaire, toujours sous les aiguilles ayant percé ta chair. Tu es prêt à pardonner. À qui donc ? À haïr ? Dieu ne t’a pas envoyé d’ennemi. Telles des vacancières à la chair laiteuse sous les peignoirs verts, les peupliers vieillissants défilent vers la plage. Ta jeunesse a filé à tes côtés... POÈTE ORIENTAL Le peuplier se dresse – minaret solitaire. Et le soleil au turban rouge récite ses prières du matin devant la mer en transe agenouillée. Mais toi, tes paroles qui les comprendra ? Tu piques la foule inerte de l’aiguillon d’une ironie fine. C’est bien ! Mais le fléau a durci la peau... Toi qui veux t’entretenir avec l’éternité, fermerais-tu la bouche, cédant à la peur ou devant une riche promesse ? Aujourd’hui encore le silence vaut l’or, puisque le poète vit pauvre et, s’étant tu, paie pour chacun de ses vers. FENÊTRE DANS LE CIEL 1 ... Toute la nuit les gouttières ont enfoncé des clous dans le cercueil humide de l’hiver mourant. Mais l’homme ne voit là qu’une menace grandissante. Notre monde serait-il fait de boue ? Tu examines un arbre, muet depuis longtemps : qui donc s’est envolé – devenu tout âme – pour ne nous laisser que ses rides... Le temps, implacable, laboure déjà ton dos de sa charrue invisible – étrange labour – en attendant que demain la terre nous recouvre ! Mais le perce-neige crève la terre – dent de lait du destin... Combien de fois ce vieillard infatigable changera-t-il de dents ? Et brisera les nôtres... 2 Un poète à l’aile invisible (affreuse cécité – comme l’est toute foi !) se débat jusqu’à l’aube contre la vitre céleste et de son poing flamboyant le matin le rejette sur le lit. Et de nouveau les tuiles muettes – ou bien le sang de ses vers assassinés ? – l’empêchent une fois de plus de voir le jour se lever. Et encore les yeux grands ouverts, et encore la bouche verrouillée. Le plus terrible, c’est que l’homme vole – ne serait-ce qu’en rêve – mais le matin vient lui proposer des marches... Et il lui faudra encore tenir les dents serrés. Jusqu’à ce que soudain nous effraie – siècle cruel ! – la fenêtre aux dents de verre saignantes, arrachées par un cri... LE CYGNE (grotesque) Je chanterai mon chant du cygne un jour. Un jour, pas maintenant ! Là, je me réjouis d’être imparfait dans mon idée comme dans mes vers. Qui choisirait son propre sort ? Chaque caneton devient vilain canard et c’est dans la boucherie – brève consolation ! – qu’il pendra sur un crochet de cygne... Impossible d’échapper aux coups, ni à mon illusion que les chansons se font à jeun – nourriture pour les autres. Après la grêle, la tulipe a aussi un cou de cygne et de son bec rouge, ouvert avidement, elle happe des grêlons tout pleins de boue. EAU Chassée ici par les eaux célestes, la ville remue à peine ses écailles-tuiles, en expirant peut-être... Tout durcit depuis longtemps. La canicule est de plus en plus morte. Des squelettes de villes antiques nous disent que nous ne sommes pas les premiers en ce monde, ni les derniers. Et nos âmes – truites lancées vers le ciel – portent un message. Mais à qui ? Nous nous étranglons – à bout de souffle, toute créature réalise cette vérité sombre : combien injuste est la vie envers nous... Et la terre – frissonnant à chaque souffle – n’est peut-être qu’une goutte qui meurt sur la rose noire et froide de l’univers. SOZOPOL Ici – comme partout dans ce monde ! – toujours le même paysage : la mer impatiente feuillette ses journaux bruissants. Et furieuse, les déchire. Sur le seuil – des vieillards assis. Dans leurs lunettes vieillottes le monde avec ses nouvelles grossit à en éclater... Derrière les fronts arrondis qu’est-ce qui grossit – la satisfaction, la peur ? Ou l’oubli ? Ils sont devant le seuil – le vrai ! – guettant durant des heures l’appel d’une sirène dans le bleu, et la chaleur – trop tard ! – s’accumule dans leurs corps. Assis, ils se plaignent du froid qui les envahit... Comment sauraient-ils que le soleil n’est qu’une loupe avec laquelle quelqu’un voudrait mettre le feu à ce monde !
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