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PLUME DE PHÉNIX
ET AUTRES POÈMES
1991
Traduction du bulgare : Sylvia Wagenstein
PLUME DE PHÉNIX
Notre vie est une forêt d’automne
notre sang se fane dans ses sombres entrailles
tu aperçois un renard qui traîne derrière lui
une immense torche flamboyante
quels incendies fantômes ont embrasé la terre aujourd’hui
ah le renard c’est lui qui a allumé les forêts d’été
elle vit et vivra toujours la gloire d’Érostrate
mais ton âme se fie aux mots
ce qu’elle avait à dire la terre d’été nous l’a dit sans mots
et toi né de la poussière mais pas encore poussière ta bouche
serait-elle devenue muette
notre vie ressemble à une forêt d’automne
soudain embrasée par la ruse du renard
la nature est un phénix qui s’envole de ses ailes d’émeraude
mais nous avons déjà enduit de poison la flèche
les nuées d’oiseaux prennent leur essor et fuient vers le sud
pas toi les avions hélas reviennent se poser à l’aéroport militaire
crépuscule dépeuplé ô avenir de la terre contemporaine
voici un tracteur qui gronde dans les champs au loin
jusqu’au soir il drape les sillons d’une maille grossière tricotant
un gilet pour la terre dénudée
et là-bas au loin scintille un lac pour décorer
enfin d’une médaille le sein de la terre
mais y a-t-il dans ce monde une distinction valable
si la médaille tombe même de la boutonnière du ciel
un jour on te décorera à ton tour
mais ta poitrine sonnera déjà creux
poitrine creuse bouche close
le lac brille sceau de plomb sur la bouche de la terre
mais parlons parlons tant que la nuit n’est pas tombée
pour nous cacher les choses apparentes même
des arbres élagués sur la colline pointent leurs périscopes
par où la mort espionne la vie depuis les profondeurs
mais parlons parlons tant que nous sommes ici
ce que tu ressens personne d’autre ne le dira
ne pas se taire même si dans les branches nues
les nids sont noirs comme des micros
où le vent se mettra bientôt à hurler
tout est déjà enregistré et tu n’as plus peur
tout est désert comme dans une salle de concert vide
où les billets traînent avec des chuchotements de feuilles mortes
les graines les plus pures d’où sont-elles échappées
si l’aiguisoir du croissant affûte l’horizon faux sanglante
on n’apprend rien même si tout se répète
sur le seuil le jardinier qu’attend-il encore
assis au creux de la pastèque noire étincelante de la nuit
il la sent mûrir gonfler à nouveau
se remplir d’une sève sucrée mais en vain
quelqu’un y mordra à l’aube en recrachant les étoiles
le matin reviendra tirer un nouveau trait
et une vie nouvelle reprendra jusqu’au soir
le temps se divise encore en jours et en nuits
notre corps se divise en âme et en dépouille
la mer se divise en écume et en eau
le Balkan se divise en Mort et Liberté
l’homme se divise en lâche et en héros
l’éclair se divise en feu et en écho
le feu se divise en fumée et en flamme
ainsi nous divisons-nous toi et moi
que nous ne fassions qu’un échouent à le prouver ma chère
nos cendres mêlées dans la fosse commune
la vie n’est pas si réussie puisqu’elle recommence
à chaque fois et qu’il neigera encore et encore
les neiges couvriront les tumuli thraces
chameaux d’argent qui se hâteront dans la nuit
et se feront petits dans l’espoir de rentrer enfin chez eux
là dans la jeunesse de la terre lasse
sous les polygones là où se trouvent les prés verts
les femmes au teint rose et les hommes à la barbe rousse
là au cœur de forêts séculaires
où Orphée avait réconcilié toutes les bêtes
dont les yeux brillaient dans le noir
univers d’amour et de bonté
où sur le bouclier d’Achille
l’univers avait pris place non seulement la vie sur terre
l’univers toujours immense au-dessus de nous recouvrant à peine nos
misérables boucliers
qu’est-ce que ces flèches glacées
sur la colline nue venues de l’antiquité
ce sont les vignes humides qui dévalent légions défaites
pourchassées par la cavalerie barbare du vent
qui les abat et elles hurlent sans voix
que reste-t-il de cet empire fleuri d’Auguste et où
est passée la fleur de tous les empires est-ce
sous la terre labourée au rendez-vous des siècles
la vie a déjà fait couler tant de sueur
que demain le sel non le givre argentera les champs déserts
l’heure du déclin approche pour tout ici-bas
et de l’oubli le plus amer grappe de raisin doux
invisible sous les feuilles rouillées
telle l’âme sous la rouille de la chair
ô grappe sombre yeux de chrétiens
assemblés dans une grotte païenne
le visage tourné vers une autre vie plus parfaite
la voûte automnale est froide et déserte
et l’univers toujours immense au-dessus de nous
mais déjà des hommes meurent même au ciel
vivrons-nous nous préservant de nous-mêmes
avant de nous changer en une mèche de fumée
le froid ruisselle d’en haut est-ce notre unique ciel qui brûle
sur la terre entière tombe une suie blanche
et froide tu n’as plus mal
est-ce la fin déjà il neigera encore
et il y aura de la neige et des feuilles non ensevelies
draps sanglants de l’hiver en déroute
paisible blancheur comme sous le néon livide
d’un hôpital les arbres-professeurs et un seul malade
cet hiver encore le monde soignera ses plaies
pourvu qu’il ne cesse de respirer comme tant de tyrans
pourvu qu’il ne cesse de respirer comme tant de martyrs à cette heure
ciel vitreux au-dessus de la terre transie froid universel
que voit-on par les trous le soleil du paradis
des feux funestes ou un foyer chaud
le village dort à l’abri chaude respiration jusqu’à l’aube
les cheminées enneigées émettent en morse d’étincelles
seul est éveillé le feu sur la terre gelée
et du feu dans nos âmes que s’échappe-t-il
des étincelles comme autant de lettres dans la nuit avec lesquelles
nous pouvons aussi inscrire nos noms
sur le marbre noir et poli de l’univers
seule pierre tombale
pour celui qui ne meurt pas
BIBLIOTHÈQUE
À Dimitar Milanov
Tu te tais, muré de livres de tous côtés,
si dur est le mortier d’illustres pensées
que jamais tu n’arriveras à percer les murs épais
de cette tour de Babel.
Le feu flambe. Des reflets jouent sur les murs :
une main invisible court et s’acharne
à tracer : Mané, Thécel, Pharès... Le cœur gémit,
car il sait : demain il y aura encore des ruines.
De qui triomphons-nous et pourquoi, qui a osé le premier
se rendre au festin de minuit –
si la joie qui suit toute victoire est anticipée...
La nuit... Le vent se précipite dans la cheminée et se déchaîne,
feuilletant le feu – anthologie ensanglantée –
mais qu’y lira-t-il de toi, de moi, de nous tous ?...
VIGNOBLE
La nuit tombe. Sur la colline sablonneuse
se détache en or le vignoble automnal –
on dirait un troupeau de chèvres à la toison d’or
arrêté là… Attendant le berger attardé.
Mais le berger a disparu. Et dans les jours figés
toisons et chair flamboyante s’entasseront
jusqu’à ce qu’il en reste des squelettes…
Et que chaque squelette noircisse et se pétrifie.
Chaque allégorie cache un grain de vérité.
D’horribles rêves hantent notre drame insondable,
mais qu’est le rêve face à l’horrible réalité…
Demain nous deviendrons des squelettes carbonisés, peut-être :
vignobles dénudés par l’automne
qui ne verdiront plus jamais.
SHIVA
À Ivan Robanov
Nu, dégarni, le vignoble d’automne n’est point triste
dans le jour qui, déjà, s’éteint :
les vignes aux bras multiples en transe dansent – Shiva
cent fois reflété par les miroirs de la pluie.
Dans le crépuscule, les ombres des cerisiers nus
jettent sur la terre des peaux de tigre ;
et tout bondit, tournoie, voltige –
mystère de feu, de vent, d’eau et de poussière !
L’univers lui-même, inébranlable,
sera recréé, peut-être :
le Créateur n’a jamais assouvi sa faim...
Le vent colle à ton front une feuille – troisième
œil jailli soudain à l’endroit où tes yeux
ne voudraient plus voir ce monde !
EXODE
Il pleut. Il fait nuit... Au bord du chemin, les arbres,
tenant des fruits jaunes au bout des doigts, se taisent –
vieilles allant célébrer les morts. Ici, au bout du monde immense,
le village le plus silencieux s’endort.
Demain, le monde s’éveillera, pas le village...
Et il pleuvra. Dans la cour, un coq abattu flamboiera :
des hommes invisibles, ayant égorgé un cochon invisible,
laveront le sang... Mais le sang reste – criant vengeance !
Il fera nuit. La neige va tout ensevelir.
Et lorsque au printemps des hommes égarés s’y aventureront
pour respirer l’odeur de la terre et le vent frais –
les maisons chaulées seront blanches au soleil :
ossements déterrés par les chiens
d’un mort inconnu enterré en toute hâte.
PORTRAIT D’UN VIEIL HOMME
Il lui semble pourtant
qu’hier encore il était jeune...
Constantin Cavafy
Il entre dans un café sans rien commander. Seul à sa table, dans son coin
il se tait... Sa pomme d’Adam – l’unique fruit qu’il possède –
est ratatinée... Il se flattait pourtant de répandre sa sève toute sa vie.
La vérité aujourd’hui, n’est-ce pas la preuve que tu te trompais hier ?
Il est vieux à présent. Éprouvé par la fatigue et l’arthrite.
Une cravate verte germe sous son gilet froissé – jeune pousse
sur un vieux tronc sec... Le boulevard est désert. Courbé
sous son chapeau de paille, il s’en va. Avec le soleil il descend la pente.
Le soleil remontera. Mais sera-t-il ici pour l’accueillir ?
Sans tant d’ennemis jurés et une poignée d’amis fidèles
que serait notre vie ? Est-elle déjà la nôtre ?
Au coin de la rue, jambes écartées, il s’arrête – rien à quoi s’aggripper –
et son ombre – béquille échappée de ses mains – tinte contre la terre.
Il tend le bras, la saisit... Et s’en va sur les pavés du ciel.
QUELQUE PART SUR LE CHEMIN
Une petite gare déserte. (Qu’est-ce qui nous pousse
à suivre notre chemin sans faire attention au monde !...)
Au bord du quai un tournesol chef de gare
nous accueille, son képi solaire sur la tête.
Cela sent le mazout. En passant, des plates-formes crissent,
un petit marteau becquette la cloche – et notre conscience !
Le long du chemin, des poiriers défilent en uniformes verts
ornés de gros boutons d’or – fruits mûrs.
La vie existe, elle n’est pas donnée pour rien...
Et moi – naïvement – je répète ce vers qui m’obsède :
ne pourrait-on voir défiler ces seules armées en temps de paix
comme à la guerre.
Hélas, on repart et dans le ciel, soudain,
un chasseur-bombardier déballe des bandes blanches –
pour panser ce monde baignant dans le sang... toujours avide de sang.
FAIM II
Ce n’est pas pour se bourrer l’estomac que l’on naît ;
mais ici l’âme seule est censée éprouver une faim insatiable.
De la gencive enflammée de la montagne perce une dent de lait –
pour me rappeler que la vie sera toujours jeune.
Je n’ai pas d’autre ressource que d’espérer, Lazare recroquevillé,
la bouchée de mon prochain pour me revigorer le corps
et veiller à ce qu’un fou ne coupe au laser
la lune – le pain de tous les amoureux.
Le monde a l’habitude des maladies, des maux, du sang. Mais que poussera-t-il
demain (je m’en fous de gâcher votre repas copieux !)
sur nos champs que nous amendons d’uranium ?
Les peupliers sont des squelettes de poissons rongés
par les fourmis argentées de la pluie...
Mais les deux poissons n’existent plus pour nourrir tout un peuple.
LES ETUDIANTS-POÈTES, 1968
À Vladimir Yanev
La terrasse est encore déserte devant " La Grappe ", le restaurant
des jeunes poètes... Ils sont seuls encore.
Le soleil fume, gros et juteux, tombé de sous la queue
de cette vieille jument grise de ciel.
La sève circule partout et à chacun de montrer sa force...
À la table d’en face un charretier ridé boit
et sa veste molletonnée, éclaboussée de chaux,
est un tronc rugueux sur lequel une pousse a osé fleurir.
Les poètes ne savent-ils pas que la vie, si éprouvée déjà,
va souffrir encore et encore... Ils restent hébétés devant leur bière
et des questions écrasantes s’abattent sur eux en troupeau sauvage.
Mais là-haut, l’autan, jeune typographe,
en petits caractères d’hirondelles compose à nouveau
les vers qui chantent la révolte du printemps.
17 avril 1993
CAÏN
À Ivan Théophilov
Sur le ciel chaulé du mur
éclatent les étoiles en brique de l’homme
exécuté... Est-ce le sort qui de son ongle
les a grattées et disposées de la sorte ?
Des médailles de sang luisent
sur la poitrine d’acier du satrape ;
si le destin est réellement aveugle –
comment a-t-il pu ordonner ses étoiles ?
Ouvrez l’œil pour observer
les constellations du Zodiaque là-haut
et essayez de vous retrouver dans l’univers ;
qui d’entre vous me comprendra,
moi qui me sens frère siamois
du mourant – mon jumeau.
NOÉ
Des pluies torrentielles s’abattent – on dirait d’avant le déluge.
Rattachée au ciel par sa fumée, ta maison tournoie
au milieu de l’écume rouillée... Parmi tant de portes verrouillées
de plus en plus souvent ton cœur claque – comme celle de l’Arche.
Dans ton âme innocente qu’as-tu pu abriter ?
Mensonges, vérités, amis et ennemis ?
Le monde en toi est divisé depuis longtemps
mais tu n’arrives jamais à te défaire de la mauvaise moitié.
Tu aides un inconnu, cependant ton prochain se refuse à ton appel ;
le méchant couve sa haine, le bon a la mémoire courte ;
ta vérité n’est pas celle de ton frère...
Pourtant, la colère divine existe : et le dernier coin de terre disparaît ;
heureuse comme Titanic, l’Arche vogue sans se douter
que quelque part – iceberg sous l’eau – l’Ararat guette.
ULYSSE XXe
À Ivan Borislavov
Ne retourne pas dans ton foyer, Ulysse !
Sur les mers empoisonnées par la rouille, le strontium et le pétrole
le chant métallique des sirènes retentit
et, attaché au mât, tu succomberas avant qu’elles ne se taisent.
Survivre est un exploit de nos jours ! Notre terre est labourée
et ensemencée de sel
par de vrais déments ; au milieu du désert se dresse le tronc sec d’un arbre
planté dans le soleil sanglant. Mais tu as beau aveugler
le cyclope ! – c’est l’aveuglement qui nous retient dans la grotte...
– Oui, je sais : pour le héros toute attaque est dépourvue de sens ;
le mythe du cyclope est une fable naïve
et les dieux sont morts... Mais le mortel est bien vivant !
Il me faut partir, hâter le pas vers Ithaque,
où depuis des millénaires, Pénélope m’attend devant son métier
pour finir sa toile – camisole de force du vingtième siècle.
SAINT JEAN BAPTISTE
Échevelé, sec, vêtu d’un habit en poil de chameau
rouillé et dur, ce n’est plus le faste éclatant que tu aperçois –
à tes yeux miroite le couteau étincelant,
mais cette nuit encore ta propre tête
est ton dernier souci.
Plus pointue que le couteau est la question nocturne :
pourquoi ?… S’ils ne peuvent te ravir l’esprit, au moins ils auront
ta tête ! Sur le plateau argenté du matin,
une fois de plus la terre se couchera,
ensanglantée de guerres… Pourquoi le Christ fut-il envoyé ?
Pourquoi ne le reconnais-tu pas – au moins
dans ton cœur ! – demain on reconnaîtra en toi le précurseur,
mais déjà la poignée du glaive sera une croix.
Et Salomé dansera éternellement.
PLINE L’ANCIEN
Construire, semer, enfanter et prendre des risques
et ne jamais se taire ; tout est là – grandeur et sueur.
Mais dans la vie terrestre l’absurdité a bien
le dernier mot... Et le Vésuve ouvre sa gueule à l’improviste.
Hommes et femmes s’écroulent dans les cendres ; les enfants
s’unissent à la couche molle ;
les espoirs sombrent, tout comme les haines et le pain dans le four,
exhalant son souffle ;
la nuit tombe. Le jour se lève. On a beau enterrer les témoins
de l’horreur – l’horreur se révélera un jour.
Pompéi gît sous la terre – univers mystérieux dissimulé aux yeux
des vivants ! Le bien et le mal ! Que puis-je y ajouter d’autre ?
Demain peut-être cette catastrophe vous rappellera-t-elle Pline.
Et, creusant les prés, la terre et la lave pétrifiée,
vous comprendrez : votre vie ne vaut rien
et le monde ne s’appuie que sur des ruines...
DISTILLERIE DE ROSES
Sur le chemin des pétales de rose éparpillés –
empreintes des sabots pointus d’un satyre,
pleines d’eau de pluie à l’aube –
guidaient tes pas. Et toi, berger sans troupeau,
tu as vu : sous l’auvent, comme sous un ombrage épais,
c’était le monceau de pétales de rose,
corps parfumé d’une bacchante nue
endormie dans la fraîcheur du matin.
Tu as plongé le regard dans la source des jours !
Comme quelqu’un frappé par la foudre,
déjà tu voyais, hélas, à travers les murs
où, flétrie, terrassée, la beauté
disparaissait dans les boyaux
de ton siècle.
BUCOLIQUE
Les crèches combles du couchant
craquent sous la paille du soleil
et les vaches, gorgées de strontium frais,
s’en retournent sur l’asphalte.
Derrière, un transistor dans la main,
le berger s’avance, n’accusant personne ;
on diffuse justement un air gai,
mais à l’instant on lisait les actualités.
Il frissonne ; est-ce parce qu’il s’est mis à pleuvoir ?
Le crachin tombe, répandant des pailles fines
pour en recouvrir la terre sale.
Au milieu du chaume fumant, tout meurt...
Et le taureau, ayant jeté Europe sur son dos,
s’en va sur le fond d’une mer asséchée.
REMBRANDT
(autoportrait avec bougie)
Tellement ce monde est riche en couleurs qu’on en a mal aux yeux,
mais je le sais : l’âme – bien que céleste ! – est faite d’ombre et de lumière.
Où vais-je donc par cet escalier une bougie vacillante à la main,
chevauché par mon ombre sinistre comme par le diable ?
Les deniers qui pleuvent dans la main de l’éternel banquier
n’étaient-ils pas à moi hier encore pour me suffire jusqu’à l’extrême
limite. Mais j’ai préféré la pluie scintillant sur le corps de Danaé
et les larmes dans les yeux secs et fiévreux d’Ahasvérus.
Pourquoi s’aperçoit-on si tard que toute la vie quelque chose nous chevauche,
que l’escalier se fait de plus en plus raide et que dans ce monde tout est misère...
Pourquoi ? J’avance au milieu des ténèbres avec pour toute lumière cette bougie ;
pour comprendre à la fin que la maison était sans toit
et que je vogue au milieu des mondes, emportant cette lueur,
depuis longtemps étreint à mort par le démon de l’éternité...
GALILÉE
Est-ce la raison qui l’emporte dans toute dispute ?
Dans le fourgon du boucher – des cadavres flamboyants,
suspendus ; on dirait un portrait collectif –
cardinaux après quelque concile œcuménique.
Ou bien le procès contre Galilée vient de se terminer.
On se dit : à quoi bon tous ces tourments,
puisqu’on a toujours un compromis à sa portée,
quand on voit plus loin. Et même au-delà !
Et pourtant, et pourtant. À prendre son plaisir,
les sacrifices se multiplient... Abattu, l’âme flétrie,
tu ne cesses de te demander : de quel côté es-tu ?
Que signifient au fond nos prophéties
si désormais le char universel est renversé
et – roue échappée – la terre tourne...
BEETHOVEN
À Dimitar Kirkov
L’orgue des pins vomit encore sa musique verte.
Musique noire des cheminées, musique rouge des gueules de canon.
Tout se mêle et nous emporte vers l’univers aux mille voix
d’où l’âme est descendue, peut-être.
Le murmure amoureux, le vent, la plainte du soldat,
le gong de la lune – la mort va-t-elle tout apaiser à la fin ?
Le temps que cherche-t-il toujours à couvrir de sa voix,
nous empêchant d’entendre notre gémissement même.
Regarde en toi. Ce siècle – celui-là aussi ! – serait-il le plus funeste ?
Ne recule pas. Si le monde est sourd au talent,
sois sourd pour lui toi aussi – sourd comme Beethoven.
Le silence résonne et t’emporte, vous tournoyez
et les feuilles – notes vivantes – bruissent
dans les partitions vertes des forêts...
EINSTEIN
Le nuage de ta chevelure vogue –
vers quel pays ? Tu regardes, abattu et terrible :
les cieux bibliques et poussiéreux épancheront
les eaux lourdes de l’éternité.
Dehors les arbres ploient. Un éclair. Il a tonné...
Qui, égaré dans le jardin de l’univers,
verra le premier (comme Newton la pomme)
tomber la terre mûre ?
Il fait noir, on étouffe. Les éclairs sillonnent la nuit –
comme si on voyait se fendiller l’œuf noir
d’où les oiseaux de feu sont toujours sortis.
De l’éclair qui a fendu ton visage
que peut attendre ce monde :
un phénix à six ailes ? Un cadavre carbonisé ?
FUMÉE
Une ville provinciale aux jours provinciaux
ternes… Il bruine depuis des heures.
Des vignes givrées s’étalent :
une fumée bleue au-dessus des jardins boueux.
Dans les cafés froids et humides
des hommes seuls – plus solitaires dans la pénombre –
sont assis, regardant leur cigarette fumer ;
ils pensent peut-être à la cendre des jours sans début
et sans fin… Entre ces deux mondes –
la chair encore vivante et les ombres sans corps –
des cieux brumeux sont suspendus : une vigne gelée…
Mais le vent agite soudain les feuilles
et – grappe de raisin oubliée – le soleil étincelle,
et ton âme frissonne, plus méchante qu’une guêpe.
EAU-DE-VIE
À Kristio Stanichev
Un matin brumeux. Une pluie grise. Le désert.
Les gouttières laissent encore dégouliner une eau trouble –
Dieu fait bouillir sa première cuvée âcre
avec le marc du soleil pourri.
L’eau-de-vie se met à bouillir. L’alambic siffle.
Déchaîne-toi, feu, siffle, flambe
comme un ogre acculé dans sa tannière
qu’on serait à nouveau tenté de capturer.
Mais celui qui a des ailes ne se rend pas!
L’âme s’envole – finie la captivité ! –
muée en alcool de feu ;
le brasier brûlant s’éteint
et se refroidit, peau ensanglantée
de l’ogre qui s’est envolé nu et désarmé…
CONSERVATION
Les peupliers verts de Cézanne
et les chênes dorés de Barbizon
agonisent sous une couche de strontium frais,
recouverts – bien vivants – d’un linceul invisible.
Ils mourront les premiers car eux,
qu’on dit privés de raison, l’ont pressenti :
mourir vaut mieux que d’être témoin
de la ruine de tout ce qui est fait pour vivre.
Oui, on peut disparaître en une seconde,
mais c’est une force absurde en apparence
qui nous préservera pour l’éternité :
à quatre pattes, affublés de masques à gaz,
tous à côté l’un de l’autre tels des mammouths
ensevelis sous les couches de pierres, de glace, de cendre.
DES POMMES DU PARADIS
Comme au temps de l’enfance le rêve m’était doux :
ce n’était pas une chambre de campagne qui m’abritait,
je dormais dans le fossé bordant la Voie lactée,
toute pavée de pommes du paradis.
De quel côté m’en allais-je, moi qui sais désormais
que les hommes ici-bas ne sont pas
tentés par les mystères de l’infini : oh non !
plutôt les aiguillons des souvenirs les poussent en avant !
J’allais encore me réveiller et emprunter
ce chemin qui ne mène nulle part...
Mais je dormais et par ce matin ensoleillé dehors
les arbres alignaient leurs ombres le long de la route –
échelle échappée de la charrette surchargée de l’automne –
pour m’empêcher de tomber du haut de ce rêve si beau.
RÉPONSE
AU POÈME "L’ÉGLISE ABANDONNÉE"
DE IVAN DAVIDKOV
1
Tu entres dans l’église en ruines.
Qu’attends-tu à y trouver : la mort ? Des visions sinistres ?
Le jour baisse. Un souffle tiède plane au-dessus des chèvres mouillées
et leurs yeux jaunes flambent – bougies des pauvres.
Des gémissements chauds et une odeur de soufre qui te prend aux narines,
un souffle de terre dégelée s’engouffre par les portes défoncées
et tu te dis qu’au milieu de ces solitudes
la vie et la mort prennent leurs derniers rendez-vous.
Comment admettre que ce n’est qu’un spasme de l’âme,
que la mort guette, alors qu’on engendre la vie quelque part,
et que malgré tout chaque chose a son vrai prix...
Mais dans le paradis peint au mur,
tel un serpent entre Adam et Eve,
une lézarde court.
2
N’es-tu pas victime toujours du même mirage :
voici que l’aurore rouge glisse sur les flots
et les villages paraissent dresser leurs dos saignants
pour échapper à leur exil au fond de l’eau.
Les sillons s’arrêtent ici, plus loin ce sont les vagues.
Tu le sais – le chemin qui se perd sous l’eau
mène droit au temps de ton enfance.
(Et le chemin qui descend sous terre ?)
La réponse, elle est peut-être
dans l’église abandonnée au milieu des absinthes
et les herbes sèches couvertes de poussière...
Regarde – dans les eaux mortes du barrage
un arbre a explosé – geyser d’une mine sous-marine –
qui fait éclater l’oubli silencieux.
LES PÈLERINS D’EMMAÜS
Ils marchaient sur la route d’Emmaüs.
Le soleil déclinait. Un tourbillon de poussière dorée
s’élevait comme le chaos originel lui-même.
Ils ne devinèrent point qui était parmi eux.
Ils virent un homme qui marchait à leurs côtés
et l’invitèrent à s’asseoir à leur table.
Il leur parla de ce qui allait leur arriver.
Mais ils ne comprirent pas qui il était, hélas.
Quand il rompit le pain, ils furent sidérés.
Mais c’était trop tard. Comme un ulcère cruel
la nuit flamboyait autour – toujours plus profonde.
Et toi, pourquoi t’étonner, si tu rayonnes
cependant que tu passes inaperçu.
Mais c’est que tu es déjà Dieu !
2 septembre 1993
Lamentations
|
Oui, nous sommes nés par accident ensuite nous serons comme n’ayant jamais été. Oui, l’haleine est fumée en nos narines, le logos une étincelle dans le mouvement de notre coeur. Éteint, le corps sera cendre, le souffle se dispersera comme un air subtil. Notre nom sera oublié dans le temps et personne ne se souviendra de nos oeuvres.
LIVRE DE LA SAGESSE DE SALOMON, 2-2 |
I
À la mémoire de Grigor Lenkov
Il est terrible d’avoir son chemin tracé d’avance par les forces obscures :
marcher sur une corde invisible par-dessus l’abîme pour faire croire
que tu voles. Mais le XXe siècle crisse de ses ciseaux :
les uns pour couper la corde ; les autres, tes ailes, à supposer – à Dieu ne plaise ! –
que tu caches des ailes. Deux avions croisent leur sillage d’argent –
pour couper quoi ? Dieu même ne saurait aujourd’hui
le dire. Assis sur le vieux balcon, tu passes des heures
scrutant les mondes ou contemplant les simples actes humains. Sur le toit, un arbre
s’avance, somnambule sans crainte, fuyant tout
et frôlant la mort : n’est-ce pas le poète,
sa racine dans une poignée de terre, qui épouse le ciel ?
Ô éternel dédoublement – et dualité ! – dans ce monde appelé
unique – pour l’instant déjà… Ou de toute éternité.
Mais où est le monde de joies ordinaires et d’espoir
dans le neuf ? Tu comprendras un jour
cette vérité ancienne des anciens Juifs,
que le neuf n’augure rien de bon. Là coule ta vie.
Vois ton voisin allumer un feu dans son jardin,
la terre se réveille à la vie, tout ce qui est vieux et pourri se consume.
La vie ! Mais le feu – un amas de chair palpitante, quelqu’un
qui sans doute s’est précipité des derniers étages du ciel – t’emplit
de dégoût pour la vie. La vie ici, dont nous sommes absents...
Mais là ?
II
Coups de fusil. Un aboiement lointain... Rien,
sauf le ciel, n’évoque l’image du sang.Au-dessus des champs moissonnés
les grues s’envolent – charrue plantée dans la jachère céleste
le laboureur a beau être invisible, nous le connaissons tous, puisque
des milliers de fois il a labouré la terre pour ensemencer les hommes
qui – hélas ! – ne peuvent pousser une seconde fois... Là, en face, dans les silos,
le blé se tasse comme grenailles dans une cartouche : désormais
il y a la mort tapie dans notre pain... Et æèçíü, vie, Leben, life
ne signifient plus rien ! Dans le monde on tire encore sur l’homme :
malheur au jeune qui n’a point vécu, malheur au vieux
qui doit affronter une telle mort... Les choses prédestinées –
que tu les saches ou non, peu importe ! –
finissent par arriver un jour... Cependant le monde vit,
répand sa sueur et, dans l’attente des fruits,
accumule : celui-ci des dettes, celui-là l’or dans les banques.
Ainsi va le monde. Sur la route les traces de chenilles – un tracteur,
pourquoi pas un tank ? –
et l’empreinte d’un sabot s’efforcent de démontrer
que fin et commencement font un,
qu’ils vivent l’un dans l’autre – vie et mort : il n’y a que cela.
Personne n’est indifférent à ce que portent les plateaux de la balance.
Deux poids infimes qu’additionne la colombe pour les faire pencher,
bien qu’avec eux elle risque de sauter dans le ciel.
III
À la mémoire de Mikhaïl Berbérov
Sur les mottes de terre les grillons poursuivent leur course désespérée,
et tu crois déjà que l’infini existe. De plus en plus loin de l’origine,
diras-tu où est la fin ? Mais que signifie la fin si parmi tes compagnons
certains ne sont plus, d’autres se séparent de la chair si indispensable ;
et toi tu avances... Où ? Appelé astre du jour par tant de poètes,
le soleil se couche : comme aux temps de Virgile
les troupeaux rentrent et les mugissements couvrent l’air.
Sur la route poussiéreuse les omelettes noires fument ; s’il fait encore jour,
pourquoi cette aigreur, ce dégoût pour toi-même ?... Tu as ton chemin à toi,
que tu as parcouru – combien de fois déjà,
avec l’illusion d’avancer ? Ô cercles de l’enfer
qui s’effacent pour reparaître, derrière la façade
d’une vie calme et résignée... Le maïs desséché –
âmes en loques durcies – se traînent vers le fleuve
et envahissent la rive, mais Charon n’est point là.
Nos âmes seraient-elles aussi rivées à ce monde ?
(Un monde où la fatalité serait sur toute chose...)
Le jour est mort. Il fait nuit. C’est quoi, ces étoiles filantes ?
Pas du tout romantique !
Peut-être quelqu’un qui grimpe sur l’éboulis du ciel
et laisse les étoiles s’échapper sous ses semelles. Où s’est-il lancé ?
Encore, en avant?
Encore, vers le haut ? Pour atteindre le bord convoité
et découvrir un nouvel abîme – plus profond, plus infini...
IV
À la mémoire de Guéorgui Bogdanov
Ce n’est pas loin du monde, ici, ce n’est pas loin...
Quelle naïveté d’adolescent ; aujourd’hui que ton coeur bat
pressentant l’explosion (le long de la mèche durcie
de la veine un caillot glisse en sifflant),
te défendrais-tu avec autant d’acharnement si tu savais que l’étang
finira par vous engloutir tous – amis, ennemis,
et toi-même ?… Par-dessus vos têtes les ténèbres se refermeront.
Malheur aux têtes sur lesquelles l’encens a brûlé toute la vie !
Des racines jaunes palpitantes entrelaçant sur vous leurs éclairs ;
(l’arbre de vie serait-il soutenu par quelques foudres ?)
Tout respirera la chaleur et tu sauras désormais
que tu es au centre du monde ; telle la flamme d’une bougie,
le cœur de ta mère luira, seul survécu pour te guider
dans le noir – comme ici ! – vers quelque bonté originelle...
La fin, tu n’y penses pas. La mort derrière nous, exprès peut-être,
nous cache les yeux de la main, l’insolente, et nous fait deviner
qui c’est. Qui ? Ce n’est plus toi le fils, tu as un fils toi-même;
et comme toujours tu t’échauffes. Cependant ton corps se refroidit
et se fait plus petit. Le sang se replie de plus en plus dans ton corps,
s’avançant vers cette explosion infernale
après laquelle un nouvel univers naîtra, infini et éternel.
De toi – déjà sans toi.
V
Il pleut à verse ; les peupliers, le long de la route,
font tourner leurs brosses vertes en coton mousseux
et te frottent en chuintant des deux côtés, cependant que la voiture
semble rester sur place : non, après cet enfer
appelé jour, tu ne pourrais échapper au purgatoire...
Rien qu’à celui-ci ? Les péchés se sont tant multipliés,
les tiens comme ceux des autres... Il fait de plus en plus sombre ;
puissent les jointures seules te faire mal par un temps pareil !
Les gouttes rouges flamboient sur le pare-brise – peut-être villages
et villes clignotent au loin, mais les essuie-glaces les anéantissent.
Alors ils réapparaissent – toujours les mêmes ! À l’infini.
(Et les villes et villages effacés par l’histoire ?)
Les hommes effacés par d’autres hommes ? Cette question, il vaudrait mieux
la garder pour soi. Le ciel se déchire et la voiture roule avec fureur.
Les ombres désolées des arbres se jettent sous les pneus en hurlant,
les flaques de sang restent... les survivants vacillent comme ivres ;
le vent se lève – peut-être le forgeron céleste
qui attise le brasier des villes et manie le marteau
forge-t-il un avenir plus solide ? J’en doute. Une nuit terrible s’annonce.
Le siècle, de même. Que restera-t-il des œuvres de l’homme,
si la nature détruit les siennes ! Une nouvelle tentative –
puis Sodome, puis le Déluge...
VI
Minuit approche. On chante : une cigogne sur le toit –
la paix sur terre... Au bout d’un silence bref – plus bref qu’un souffle –
les actualités reprennent. Hurlement de sirène. Un avion en feu
se précipite – ancre lourde,
mais la chaîne de fumée se brise. Quelque chose restera,
pour planer sur la vie :
là le réel, ici l’angoisse. Tu vas à la fenêtre : un écran encore ;
ton idée du monde est exagérée, une fois de plus,
mais toi aussi on t’observe – comme tout le monde, ici !
Tu n’entends plus rien. Le plus important est peut-être dit
depuis longtemps... Un silence sonore.
Au milieu de l’étang noir de l’univers,
les étoiles – yeux de grenouilles – fixent la terre
qui doit leur sembler une pierre blanche et ronde,
lancée contre elles et elles vont se jeter dans l’eau. Les nuages surviennent,
il fait de plus en plus chaud – quelqu’un respire dans ton cou.
En face les aiguilles de l’horloge tournent ;
minuit moins cinq – les voilà qui se superposent, avides,
bec d’une cigogne attrapant une grosse grenouille.
Ce jour est dévoré à son tour. Les aiguilles s’écartent – un signe en marge –
pour classer ce qui est accompli... Peut-être ailleurs
nous classe-t-on aussi. Entre-temps nous sommes – encore et encore,
avec nos aspirations... Minuit passe.
Les papillons bleus voltigent, affolés, autour de la lampe, sur le trottoir –
téléviseur branché devant un vieillard endormi dans son fauteuil.
VII
Le chêne ayant revêtu sa houppelande de jeune frondaison
fait paître sur la colline les buissons en fleurs ; pas un bruit, pas un son,
comme dans un rêve qui n’en finit pas (juste quelques instants
avant le réveil). Et cet autre rêve infini,
se terminerait-il jamais par un réveil ?... Hélas ! il n’y a pas de fin
à tout ! Entre les collines, une rivière s’élançant
pour vérifier si c’est bien vrai ; mais le chemin de la vérité
est long – et elle vagabonde au nord, au sud, à l’est et à l’ouest.
Les poissons s’ils pouvaient parler, il y a longtemps qu’ils lui auraient dit où
elle chemine. N’est-ce pas là la sagesse suprême : l’inconnu
ne se révèle qu’à ceux qui ne savent pas l’exprimer (d’où
les tourments du poète ! Et cette vérité banale – et affreuse ! –
que plus tu en sais long, plus tu dois fermer la bouche.)
Il bruine. Vas-tu de l’avant ou suis-tu le chemin qui mène en arrière ?
Dès que le temps se gâte, les choses rapetissent et s’effacent,
et ce qui est à gauche se retrouve aussi à droite...
Les anciennes plaies te font mal et t’empêchent d’oublier qu’on t’a battu.
Et cette vérité que tu as trop éprouvée,
tu ferais bien de la taire – si tu pouvais ! –
le berger nous paît mal mais il nous tond toujours bien !
VIII
Nous sommes aussi les enfants des années terribles, en Russie...
Vladimir Vissotski
Que voit-on par la vitre de la mansarde ? ...
(N’est-ce pas la même chose qui se passe depuis toujours –
sous un masque différent ?) En bas, une voiture perce de ses phares
la nuit : un charretier surgi de l’enfance
tire les rênes d’or d’un carrosse magique
auquel il a attelé les arbres de la route. Moi, qui suis
tout oreille pour ce monde, que n’entends-je le bruit des pas sur le pavage ?
Vissotski chasse ses chevaux dans le ciel – il nous dit
des choses que nous savons mais que certains n’osent même pas penser.
(En bas, court le corbillard d’un optimiste... peut-être)
Hélas, le monde est une réalité. Qui croirait que sur la vraie scène
ils se sont allongés : dans la guitare – cadavre de sa chanson assassinée,
dans le cercueil – cri déchirant et muet de son propre cadavre !
Le silence régnait – pour la première et la dernière fois – et du monde
affluait : dans les âmes il faisait sombre comme dans une boîte de résonance,
et sur la Russie – plus clair qu’une nuit le long des barbelés...
Le corps sommeille dans la terre. Mais ils ne veulent pas tuer
que le corps du poète.
L’assassinat se poursuit avec les larmes de crocodile, les honneurs,
les discours fallacieux.
Il est vivant. Il n’est pas enterré puisqu’il déchire
les oreilles de certains... Il n’est pas enterré –
c’est ce que comprend même le sourd.
C’est lui, l’ampoule cousue sous la peau engourdie de la terre,
afin que ce monde ne puisse déboucher la bouteille,
la bouteille au mauvais génie.
IX
Ta vie jusqu’ici n’a pas été sans but, puisque c’est toi le but...
La nuit t’abrite dans sa maison abandonnée – les coins envahis
de nébuleuses où, telle une mouche luisante et desséchée,
une planète morte pend ça et là ; balancier arrêté – par quelle main ? –,
elle mesure le temps avec une parfaite exactitude : des millénaires sans fin
comme l’espoir qui ne se réalise jamais. Dans la chambre
sans fenêtres les pensées seules passent à travers les murs
comme les rayons X à travers ma chair brisée (ou la tienne, ou la sienne),
pour toucher ce qui les retient – quelque chose de vivant
(plus que vivant !) mais qui, déjà, annonce la mort. Que de vérités
amères et tardives l’homme est amené à saisir ;
hélas, la vérité ne peut nous consoler des pertes dans les combats pour elle !
Au milieu d’un sinistre silence, des étoiles liquéfiées
dégouttant du plafond ; quel froid nous guette-t-il au-delà ? Sur le plancher
l’eau coule ; les disques font encore tourner leurs cercles noirs –
plus personne ici pour entendre les voix rauques des morts.
L’eau coule. Mais où ? Aux quatre vents, peut-être.
Civilisations, mensonges, vérités, ingratitude
gisent en dessous... Et au milieu de tout – ton reflet ;
des gouttes de plomb tombent du plafond ; et quand elles t’auront atteint un jour,
le sang se répandra autour de toi : banc de poissons rouges
venus se réfugier dans tes cheveux, dans ta barbe... Et l’Amérique,
la Russie, le petit pays où tu es né – que seront-ils déjà ?
Oh oui, l’humanité continuera d’exister sans doute !
Et tous les tanks vainqueurs envahiront les rêves des innocents
par des chemins pavés d’oeufs de colombes.
AVANT QUE TU RESSUSCITES
Brouillard, brouillard, brouillard, brouillard, brouillard,
brouillard, brouillard... La grisaille partout – comme l’aura
d’un crétin. Ce monde se composerait-il uniquement
d’intelligents et de sots ? Le temps qui creuse des rides
au visage, ne pourrait-il pas rajouter deux ou trois plis
à notre cerveau... N’est-ce pas un simple trait
qui distingue le génie du fou ? Vois le peuplier là-bas –
girafe de Dali – qui erre à travers le brouillard,
le cou en flammes ; il se dépouille de sa peau mais ce n’est rien
face à l’horreur d’avoir l’âme à nu ! Le brouillard moutonne
devant les phares – peut-être des âmes en délire
se jetant à nouveau sous les roues. De plus en plus souvent
t’assaillent des pensées de l’au-delà – tel Jacob assailli
par Dieu. Et c’est ton pouvoir sur elles qui t’aide peut-être
à vaincre aussi celles qui touchent ton existence terrestre. Le combat
contre un invisible ennemi est-il toujours le gage que c’est pour notre
bien ? Le brouillard dérobe déjà tout aux regards...
Tu erres sur les bords du Léthé ; le boulevard est un fleuve
empoisonné avec les ventres nus de poissons
phosphorescents inertes ; on peut tout cacher, la vérité seule
surgit subitement – nue !... D’une laideur impudique,
la nature aujourd’hui est nue, elle aussi. Le brouillard froid et poisseux
se frotte lascivement contre toi. Ah, ce douloureux contact
avec l’obsession terrestre ! Le monde te retient encore ici
d’une main ferme. Tu avances... La ville grouille d’arbres
desséchés et tordus : on dirait des cocus enterrés
sous le trottoir dont les cornes affleurent. Qu’est-ce
que ce dégoût cruel – dissimulé pourtant ! – pour tout
ce qui souffre ? Tu devines de qui tes malheurs
font les délices ; tu en es même certain. Mais à qui profite
la souffrance universelle ? Tu crois toujours plus ferme
que la raison n’existe pas ! Grisaille. Brouillard, brouillard,
brouillard... Hier encore garnis d’épaisses fourrures dans la chaleur
et la poussière – les arbres se dévêtent. Mais c’est déjà l’hiver.
Un froid vitreux. Quelqu’un a tondu la lune comme un bagnard.
Pas un nuage – pour lui servir de perruque. Noir. Et au sein de cette nuit –
une nuit plus terrible encore. La foi – inébranlable hier –
c’est le nouveau doute : un germe empoisonné dans l’âme,
de plus en plus aride. Après avoir à nouveau essuyé son talon
contre le soc, le jour s’est sauvé. Ses labours sont terminés. Demain
ou après-demain, ou dans un mois – si le jour se lève pour toi –
tu verras peut-être d’autres labours, à la suite desquels
plus rien ne poussera… La nuit – engrais chaud et parfumé –
a recouvert la terre ; la nuit a de quoi nourrir
la terre – et la chair – mais l’âme est avide de lumière...
Comme la pluie étincelait dans ton enfance ; et tout était
la pureté même. Longuement le soleil se débattait
contre la pluie – abeille gonflée de miel au milieu de toiles
d’araignée sonores... Desséché et poussiéreux, où pend-il
à présent ? Dans le réduit de l’univers, peut-être !
Hélas, notre curiosité enfantine reste à jamais
inassouvie. Nous épions toujours à travers les fentes
noires et terribles ; et nous savons plus qu’il n’en faut
pour être heureux. Le savoir n’est pas le seul
à nous jeter l’amertume au cœur ; amer est le pain
désormais, et le lait, et le sel dans l’eau de mer.
Le sel dans nos larmes a aussi un goût amer... Devant un magasin
on décharge du lait – caisses emplies de méduses glissantes
au toucher brûlant... Les innocents ont le sommeil
agité et les coupables dorment paisiblement. Tu avances au milieu
du brouillard et tu t’efforces, loin des yeux
d’êtres chers et aimés, d’étouffer et d’exaspérer
ne serait-ce qu’une parcelle de ce que tu as été,
que tu es et que malheureusement tu resteras jusqu’à la mort !
Une fenêtre brille au milieu du brouillard,
pareille à la tombe d’où la pierre funéraire
fut ôtée le troisième jour et l’instant d’après
on verra s’envoler dans sa gloire celui qui
s’est sacrifié pour nous... Mais – victimes nous aussi –
pour le salut de qui sommes-nous crucifiés ? N’y a-t-il personne
pour nous descendre de la croix ? Le carrefour est désert
et le feu clignote, sur le pavé dégouline un sang jaune
et froid (toujours cette image poisseuse et obsédante
qui te poursuit). Le jour se lève. La voiture orange de la voirie –
du sang perlant à travers un sparadrap (encore du sang) ;
tu respires une odeur fade; les poubelles claquent rythmiquement
et tout ce qui est pourri et inutile disparaît dans le trou
noir ; faut-il croire que le temps est lui aussi inutile s’il disparaît
sans cesse dans les trous noirs de l’univers ? De plus en plus creux.
Quelqu’un enroule le brouillard – barbe à papa –
autour d’un bâton et le matin aux joues roses
le happe – pour redonner un goût sucré à sa vie ;
et la tienne, sera-t-elle encore amère ? Ta vie !
On dirait bien que tout ne se passe pas comme il le faudrait
dans la vie ; tu aspires toujours à quelque chose – comme tout le monde,
mais c’est un autre qui obtient finalement ce que tu désires.
Et tu en souffres. Mais à qui la faute,
si tu caches un cœur tendre sous une rude cuirasse,
au lieu d’un poing de fer dans un gant de velours ?
ARCHÉOLOGIE
À Bruno Roy
Les restes rongés d’une cuirasse antique verdoient –
herbe ensevelie à l’automne par la charrue
et de nouveau labourée au printemps...
De même, soc profondément planté dans les jachères
des époques terrestres, le temps ensevelit tout.
Ce que nous en déterrons nous rappelle
que nous ne sommes que des couches éphémères
sur la rouille pourrie de la terre
et que des couches plus lourdes – transparentes pour l’heure –
se superposent au-dessus de nous ; le ciel est bleu
parsemé de nuages moutonneux comme
du temps des dieux au pied fourchu.
Un souffle léger fait pleuvoir les feuilles :
monnaies lâchées par les dents insensibles
de quelques âmes, qui exhalèrent un soupir
avant de monter dans la barque... Là, à côté,
des garçons pieds nus, accroupis dans la rivière peu profonde,
remuent – fourchettes à la main – les cailloux plats
et bigarrés, jusqu’à ce qu’un poisson paresseux déploie
ses branchies à en saigner. S’il est vrai que le fleuve
d’Héraclite coule par-dessus les mosaïques
antiques, qui les remue alors et n’est-ce pas nous
qu’il transperce ? C’est l’automne à l’entour :
un sillon de plus sur la terre et une nouvelle
ride profonde sur notre front. Quel silence !
Un avion passe – et l’avenir se précipite.
La vie qui connaît son avenir,
plus malheureuse encore que celui qui ignore tout
de son passé. Une terreur primitive
s’empare de tous ceux qui pensent, et ceux qui
n’ont plus aucune pensée sont la terre rouille pourrie,
où demain, peut-être, verdoiera
aussi ta peur ; nous nous obstinons à créer – est-ce la vaine
ambition que les choses nous survivent?
Nous ignorons que pour l’archéologue la perle rare gît
parmi les immondices de la décharge publique ; les restes lamentables
de notre vie présente sont les futures richesses
des musées. Et les palais et les mausolées glorieux ?
L’immense mâchoire d’une bête inconnue,
qui a mordu avidement à la vie,
gît toute rongée par le temps omnivore...
Déjà le soleil se couche; on enferme
dans des caisses les trouvailles : une feuille solitaire des lauriers
d’un vainqueur, un fer à cheval perdu – le bonheur du pauvre,
et enfin, écrasé par le couvercle, un rayon
se brise en gémissant et reste à l’intérieur :
la plus précieuse trouvaille de la journée, un fil immortel
qui unit pauvreté et richesse – les deux
aspects également vulnérables de la vie.
Sous sa terre chaude la nuit ensevelit collines,
arbres, maisons, routes... L’automne ensevelit
espoirs, désespoirs, extases. Et la vie continue.
Grêlée de taupinières, en mars la prairie se fera joue
d’adolescent hérissée d’une barbe verte ; ici et là, la neige blanchira –
mousse qui subsiste après le coup de rasoir
du vent printanier. Et les sèves circuleront, les glandes
produiront ; seul sur nos corps le tumulus thrace
d’une tumeur nous surprendra
un matin au hasard... La nuit règne sur toutes choses.
La lune, éblouissante, ne cherche-t-elle pas
à nous persuader qu’elle est une terre antique,
creusée des plus illustres fouilles...
Il fait nuit...
Une lumière morte. Près du fossé l’herbe verdoie –
des restes de la cuirasse rongée de la vie...
19 octobre 1990, Arles
Cendres
douze poèmes érotiques
d’un poète arabe anonyme du IX ème siècle
(1)
Nous sommes ces deux peupliers dans la cour : proches à la racine
mais séparés tout en haut par un radieux abîme.
Quelque chose toujours nous sépare. Si on y enfonce un coin,
le bois le plus dur se fend – veuve lubrique écartelée au jardin d’Éden.
Prise dans un étau serré, la dureté ne sert à rien !
Et tu regardes le piège refermer sur moi ses deux tendres mâchoires.
Tu ne sais pas, non, que la victoire est une défaite à la fin.
Vaincue, tu es victorieuse encore ; et dans l’enfer tu te crois au paradis.
Esclave de la crinière à la toison, tu gémis écrasée et pâle,
mais dressant tes jambes écartées, tu montres un V au monde : Victoire !
(2)
Dans ta chair bistrée et chaude quelque chose m’effraie :
même couchée sur le dos, tu ne lâches pas pied, ma chère.
Les corps sont légers mais les pensées pèsent lourd –
qu’importe le corps, si l’on peut toujours s’en passer !
Le chandelier tremble et sur nos draps froissés
déferlent des flots de sang, brillant d’un lugubre éclat.
Sur le billot de l’oreiller mon âme se débat –
coq à qui on a fait voler la tête.
Dehors la nuit, chatte paresseuse, s’est glissée devant ma fenêtre,
emportant dans sa gueule la lune en sang telle une crête de coq.
(3)
Ta robe gît toute fripée dans les sinistres ténèbres -
puissions-nous écraser ainsi la noire haine humaine.
Hélas ! je n’ai jamais goûté à la gloire de cour,
mais elle n’est sûrement pas digne de moi, ma chère.
La gloire aime à se parer, figure-toi – pour qui ?
Moi, j’aime la vérité et toi après elle – toutes deux nues.
Plus légère que fumée est la gloire et la plus grosse fortune se gaspille,
mais la vérité restera, elle – comme ta beauté dans mes gazelles.
Seul le pauvre est riche – ni avarice, ni ennemis jurés ne collent à ses basques.
Regarde – le Tout-puissant lui jette le soleil dans le ciel étamé.
(4)
L’imbécile aime la douceur, le sage – ce qui est amer.
Et chacun finit comme une poignée de grain à moudre.
Deux tendres meules, que moulons-nous, ma chère ?
C’est ce que nous moulons qui nous broie à la fin.
Les champs craquelés et nus se reposent après la pluie,
seule cette soif ne s’apaise jamais :
l’un sur l’autre, l’un sous l’autre – et entre nous les grains
d’une sueur chaude, répandue en vain.
Le soleil et la lune tournent, leur moulin ne cesse de moudre
et les nuits pleuvent – du son noir, et les jours blancs, c’est la farine.
(5)
Ce qui en toi est un dard plein de miel et te fait délicieusement souffrir,
pourquoi – hélas ! – les autres n’y voient-ils qu’une épine ?
L’abeille te pique à l’instant et tombe à terre, puis meurt.
Lorsque je te pique, moi, je crois ressusciter et je m’envole dans l’univers.
Le monde est mensonger, mais est-ce mensonge ce que le ciel,
généreux, nous promet en échange de nos tourments terrestres ?
Pourquoi après avoir accompli notre vol, en retombant sur la terre,
n’est-ce pas le corps nonchalant, mais l’âme qui nous fait mal ?
Le miel aux reflets d’argent meurt (comme chaque nouvelle victoire amer !)
et déjà l’amour nous observe avec l’oeil crevé d’une vieille entremetteuse.
(6)
Si les yeux de la peur sont toujours trop grands,
dis-moi, toi, toi qui m’a tout ôté, de quoi as-tu peur ?
Pourquoi es-tu aussi farouche qu’une biche ? Personne qui puisse t’effrayer ici.
Dehors les nuages noirs se jettent sur le cerf blessé du soleil – chiens hargneux.
La beauté ne peut survivre longtemps – fière et solitaire.
Homme, arbre ou bête, peu importe.
Oh que tu es belle ! Tes seins nus sont deux yeux insomniaques
qui ne cessent de me fixer – tourmenté et effondré après notre accès de rage.
De ma bouche crevassée je les cherche, je n’en peux plus :
je leur grefferai des paupières enflammées – qu’ils s’endorment à la fin.
(7)
Ce qui nous sert à donner la vie, pourquoi nous perd-t-il ?
Pourquoi seule l’âme serait-elle immortelle ?
Couchée à côté de moi, toi qui dors et moi qui veille encore,
ne sommes-nous pas dans deux mondes différents ?
La pluie se promène sur le toit – mille-pattes géant
qui mord ma fatigue et m’injecte son venin. Ai-je envie de m’endormir ?
Ou de ne plus me réveiller ? La pensée de l’éternelle fraîcheur
me taraude déjà, plus redoutable qu’un scorpion.
À quoi bon s’endormir ? Vois dans la cour, la fontaine est un oeil
qui scrute la vie le jour, et la nuit – le néant.
(8)
La nuit est chaude et palpitante comme le flanc d’une jument
embué d’une sueur d’étoiles.
Ton flanc frémit sous la selle brodée de soie du clair de lune
et moi, cavalier qui a mordu la poussière, je reste prostré près de toi, ma chère.
La nuit ignore la fatigue, galope vers le matin,
et nous deux – jour et nuit nous volons vers la nuit hurlante de la tombe.
Moi, je sais, et toi, tu le sais aussi, que c’est loin encore,
nous nous précipitons et je mors à nouveau la poussière.
Les yeux voilés, je regarde encore la Voie lactée :
semence coulant sur le ventre de la jument céleste.
(9)
Dans la cour le jet d’eau s’est démené toute la nuit –
immense coq d’argent à qui on a fait voler la tête.
Toute la journée il avait sauté, lascif, sur la gloire du shah,
c’est peut-être ce qui cette nuit lui a valu de perdre la tête.
Toi qui comptes pour moi plus que la gloire de cour,
tu as fait pire – tu t’es payé ma tête.
Ainsi toute la nuit – jusqu’à quand, je ne sais pas.
Au chant du coq je m’enfuis, non qu’on en veuille à ma tête.
Regarde – la Voie lactée est suspendue à la fenêtre céleste :
drap tordu au long duquel quelqu’un est descendu pour sauver sa tête.
(10)
Un souffle léger – deux tisons qui couvent, nous nous embrasons de plus belle :
est-ce nous qui brûlons ou s’agitant au-dessus de nous, le baldaquin de soie rouge?
Ton corps, un saule écorché qu’on dirait enduit de sève,
et il y a danger que tu sois à mes côtés, toi, dangereusement échauffée.
Avec le bois sec, dit-on, brûle aussi le bois vert.
Moi, je suis déjà sec et courbé mais aussi résistant qu’un chameau.
On frotte du bois pour faire une étincelle. Depuis longtemps embrasés,
que ne cessons-nous pas – une cendre chaude recouvre notre lit.
La nuit se consume. La cendre grisonne sur les tisons rabougris
et la Voie lactée disparaît : filet de fumée lancé vers le Néant.
(11)
La faux s’émousse après une longue moisson.
Et le coin enfoncé dans le bois dur finit par se tordre.
Mais j’ai d’autres soucis et d’autres rébus me préoccupent :
on dirait que nous sommes ensemble, mais chacun est seul de son côté.
Une fois de plus nous nous réveillons nus sur la braise froide
du lit – pourquoi l’aube ne se lève-t-elle pas dans nos âmes ?
Nous sommes ces deux peupliers dans la cour : proches à la racine
mais séparés tout en haut par un radieux abîme.
Ne sommes-nous pas la fourche de la cruelle fronde du destin,
avec laquelle il lance sans cesse des menaces sur l’amour ?
(12)
Tant pis si tu n’es pas hypocrite mais aux multiples visages,
unique est l’amour en ce monde et c’est un roseau fragile.
Telle l’âme d’un jaloux, la nuit est sombre et étouffante.
Un éclair a étincelé en silence – comme un secret chuchoté.
Tu attends la foudre, mais seule la masse du silence s’abat sur toi.
Un éclair a encore craqué – corde brisée de la harpe céleste aux cents voix.
Nous ne faisons qu’un, dirait-on, mais quelque chose toujours nous sépare...
Le plus habile musicien est incapable de jouer sur des cordes renouées.
Unique est le chemin de la séparation, qui se hâte dans des sens opposés !
Et nos corps emmêlés, c’est sa croisée.
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