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NOUVEAUX SONNETS
2003


Traduction du bulgare : Sylvia Wagenstein



SAINT  JEAN  CHRYSOSTOME

Les orgues vert argent des peupliers grondent au bord de la rivière.
Et sous l’orage nous ne disons mot – âmes
en attente du verdict... mais qui nous a privés 
de la parole, nous autres, omniscients ?

La foudre éclate. Une éternité
que battant le silex dans les recoins de l’univers,
Dieu s’efforce d’enflammer son amadou humide...
Pour nous réchauffer ? Pour nous incendier ?

Une étincelle suffit à ce monde. Pour faire briller
l’espoir, dirait-on ! Mais Dieu – nul autre que Lui !
nous enverra-t-Il une luciole pour ce qui vient après ?

Noires meules détrempées dans le pré dénudé –
chaudières renversées... Et tu te demandes : où sommes-nous ? Ici-bas,
dans le paradis ruiné ?... Ou déjà en enfer !



SUR  LES  PAGES  DE  LA  DIVINE  COMEDIE


*   *   *

Nel mezzo del camin di nostra vita
sous une voûte de strontium, toujours sans chemin en vue, 
l’âme enveloppée d’un brouillard sanglant,
gage que nous sommes toujours chair et sang,

je marchais... Mais au milieu du cauchemar savais-je 
au moins où je me trouvais ? Sous un sinistre 
couchant ? ou bien le feu, la fumée et le souffre,
jaillisaient-ils sous les portes de l’enfer ?

La route que nous avons choisie
ne nous ramènera plus vers Botticelli –
ce monde est bien la création de Dante !

Et il se débat au milieu des flammes,
mais où vas-tu à la traîne de ton âme,  
sur quel chemin inconnu de Virgile même?


*   *   *

O nuits, braise vive encore 
des cités incendiées... Une heure morte
s’égrène – étoile sous les pas 
de Dieu ? Ou une partie infime saignante

de l’éternité – dans mon âme insomniaque ?
Cerné d’ombres illustres, descendrai-je – 
non point m’abîmer dans les ténèbres,
mais me perdre comme un jour d’été

devenu lumière – dans l’entonnoir radieux
du temps même... Ne pas sombrer 
dans ces visions d’un brouillard sanglant,

avec un nouveau Néron détrôné
prêt à mettre le feu au monde même...
O le couchant – couronne ensanglantée !


*   *   *

Ce qui fut avant moi
sera encore... L’espace s’écoule,
et emporte avec les oiseaux l’âme-oiseau
de l’homme, sagement enraciné.

La vie palpite – spasme galactique
des muscles humides de la nuit ;
comment sauver ici les choses terrestres,
quand nous échouons à préserver l’éternel ?

Les arbres – verts crucifix 
sur la Via Appia... La nuit nous appelle !
Et dans l’aube incertaine, tu vois :

parmi la cendre des âmes consumées,
avec les chevaux ailés de Marc-Aurèle
la vie s’enfuir de nous aussi.



LE  GRAAL

                                                  À Jacques Chessex

Des lambeaux de brume pendent aux branches,
comme si des anges avaient fui à travers ces bois
dénudés... pour se sauver... Mais de qui ?
Le monde n’est-il pas à nouveau ressuscité ?

Est-ce un immense soleil qui flambe entre les ramures des cerfs aux abois,
ou serait-ce le Graal retrouvé (enfin ! et par toi !)...
Que ne pouvait-il illuminer nos âmes réputées immortelles,
comme il réchauffe à présent nos corps toujours plus morts.

O mur de crânes mouillés liés d’un mortier d’écume,
le temps lui-même ne saurait le franchir,
puisqu’il gît encore ici, dans la prison de la vie...

Et dans l’épaisse forêt, éclairée par le soleil d’un jaune gazouillis,
la rivière charrie des blocs de glace – dalles funèbres renversées
d’innombrables vérités mortes et de mensonges ressuscités.



LE  BUISSON  ARDENT


Ici le silence est rouge.
Par-dessus le champ enténébré,
abats-toi, pluie, verse sur moi 
ton flot, que je puisse laver

mon âme ensanglantée... Mes ennemis 
dorment d’un sommeil profond ;
un ange chuchote pourtant à leur oreille 
cependant que Dieu fulmine contre moi.

Et le calme avant l’orage
ajoute la colère divine à la mienne.
Injurie-moi, ô Dieu, cède à Ta rage !

Est-ce pur hasard si aujourd’hui
s’enfonce en moi un éclair d’épines 
tel le buisson en Moïse.



TIBERIADE 


Sous la pluie le soleil décide aussi 
de se déguiser en simple pêcheur et jette ses filets
pour la plus belle pêche : le frémissement
des gouttes – âmes les plus pures,

résolues à revenir sur terre...
Le monde est d’une beauté mensongère parfois,
acharné à jeter ses filets
pour nous – prêts à une longue traversée.
 
Oh, non, je ne veux pas savoir où
va ce monde à travers les temps,
ni où il me mènera dans sa course.

Un peuplier au milieu de l’herbe verte,
tout comme le Christ s’avançant sur les eaux,
marche vvers la vérité peut-être.



LE  BRISE-LAMES


O sombres navires, armés de pluie…
Des grues attachées – par quels invisibles cordages ? –
flottent au-dessus d’eux : pavillons lourds d’humidité.
Et le noir pressentiment que tout s’effondrera d’un coup.

Les échos en fleurs de cerisier du brise-lames
ne nous feront pas retourner au printemps tout de même...
Eau et terre – lumière et ténèbres
et le plus cruel – vie et coma.

Reste l’élan – révolte contre le ciel vouée à l’échec !
Voici le dauphin nu – quel
tir exquis dans les filets pourris du néant.

Et là, dans la poitrine de la tempête qui menace, 
bondit une bouée solitaire :
le cœur du monde ensanglanté.



PEUPLIERS AU  BORD  DE  LA  ROUTE

                    Ils ne sont jamais verts,
                    toujours poisseux.
                    Et tels des cierges qui se consument,
                    la vie en eux s’éteint aussi.
                              Extrait d’un poème de jeunesse

Peupliers en fuite – Où donc ?
Et d’où viennent-ils ? Pour échapper 
à l’existence ? Serait-elle
plus terrible que le Jugement dernier,

quand seul sous le vent frais 
tu te couvriras de feuilles – dans l’au-delà ! –   
et tu auras compris que ces cierges vivants
fondent entre les mains d’argile...

Sur l’abrupt chemin vers l’univers,
est-ce un même destin
qui fait sur toute chose planer la mort ?

Mais si la vie ne meurt pas, 
qui le peuplier pleure-t-il
de ses larmes de cire sèche... 



VILLAGE  EN  MONTAGNE

                              La vie est mort et mort la vie.
                                                    Friedrich Hölderlin

Eboulis de roches. Air étouffant. Un monde où il semble que pas un brin ne pousse
sans souffrir… Et les choses mortes se portent de mieux en mieux.
La fleur flamboyante essaie de s’arracher à la terre
et le cierge épanoui entre dans la nuit – tiré par les défunts.

De qui – et combien de temps encore – le Créateur prend-il pitié ?
si cette vie simple s’aveugle encore de nos illusions…
Les vignes en loques sanglantes défilent sur les coteaux 
comme les guerriers de Samouïl10
et leurs orbites creuses pleurent des grains de raisin.

Sous les auvents, le raisin verse encore son sang.
Souffle bleuâtre d’alcool sucré,
où le moucheron s’endort en plein vol.

Après tant de peines et d’infinis efforts,
puisse la vie à son tour s’endormir ainsi
pour comprendre ce que signifie une mort heureuse.



NOUVEAU  DIABOLIQUE

                  ... et je tirerai la langue au monde,
                  pendu à la fenêtre noire.
                                        Athanasse Daltchev

Dehors, la nuit froide et nue.
La lune, vieille bassine émaillée,
gît sur le plancher à côté de toi...
Mais qui lavera ton corps rigide?

Tu ne connais plus ni souffrances, ni fatigue ;
monument culbuté – ton cadavre étendu,
les ombres des branches du jardin
tels des rats trottent sur lui.

Dehors – ton fantôme ou ta personne ? 
sur son élan insensé, un jeune poète flâne 
et dans le glacial crépuscule du matin, il voit :

comment des noires cheminées – dents pourries,
le jour pendu au ciel
mord encore sa langue violacée.



DEPRESSION SATURNIENNE

Des coquelicots chauds devalent le versant – torrent
jailli de la gorge du levant. L’eternite flotte autour de nous :
la beaute est mort et beaute la mort !
En toutes choses se fait sentir la main de Dieu.

Juin baigne dans le sang vert. Je baigne moi aussi dans le sang, 
pour avoir retranche de moi le verbe, mon frere siamois.
Le cerisier accable de fruits menace de s’affaisser –
soldat crible de mitraille.

Quand pour la premiere fois a-t-elle lui en toi, o mon ame,
la luciole, guide au milieu des tenebres en quete de ton Etna,
toujours plus haut, jusqu’au dernier souffle ?

Je suis dans un trou noir, oui ! Mais on sait ou s’ouvre cette blessure,
gouffre saturnien du volcan :
au plus haut, a son sommet meme...



LA SAINT-MICHEL

La rafale de neige souleve des nuees de corneilles blanches,
ames enfuies... de l’enfer ? ou du paradis ?
Pourquoi sont-elles revenues ici
quand l’espoir meme montre ses blessures !

Le drapeau blanc claque tout dechire,
celui que la vie a hisse, aujourd’hui aussi ! 
sur ses ruines... Mais qui succedera a la vie ?
La mort ? La ou se trouve la vie, c’est la que sejourne

la mort ! Un souffle d’enfer... des cris. N’est-ce pas l’archange Michel,
une fois encore survenu pour emporter une ame,
qui se debat furieusement contre l’ange gardien de quelque malheureux ?

Mais qui des deux est le mechant, et qui le bon
devant l’horreur qui fait sortir les yeux des orbites :
le monde qui s’ecroule ? Ou le temps meme qui se desagrege ?





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