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Kiril Kadiiski |
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MAIS QUI
1994
Ttaduction : Nicole Laurent-Catrice
en collaboration avec l’auteur
A Vlada Urochevic
Les oiseaux pataugent dans la boue et y impriment des tablettes d’argile
je ne sais pas qui les lira dans les millénaires à venir
pour découvrir la grande vérité
sur notre temps
car qui de nous l’aura proclamée
oh qui
pourquoi les poètes se plaignent-ils toujours qu’on leur coupe les ailes
si parmi tant d’envolées lyriques
seul le vagabond aux pieds nus dit la vérité
car la vérité est dans la boue
la terre tourne sur un tour de potier invisible
et sous les doigts du Seigneur
des morceaux de boue se détachent
rien que de la boue de la boue
et qui dira ce qui restera de la terre
qui
les poèmes ont quelque chose de la Voie Lactée
(pavés qui émergent de la boue
et ne mènent nulle part)
chacun devrait commencer à lire où il veut et ce qu’il veut
chercher et surtout trouver sa vérité
la vérité est-ce qu’elle existe que sont la vérité et le mensonge
n’est-ce pas la même chose
si le mensonge est la vérité dénaturée
la vérité n’est-elle pas qu’un mensonge altéré
ah la vérité ressemble au poignard des Borgia
enduit de poison d’un seul côté
mais comment ne pas manger le quartier de pomme
qu’on t’offre avec tant d’amitié
et qui t’empêchera de tendre la main
oh qui
eh bien la vérité nue
si vous ne voulez pas subir mes métaphores affublées
regardez-la la vérité nue
rien de grave si un enfant s’écrie
que la vérité est toute nue
puisque mes vérités commencent à s’avancer sans habits
certains diront que moi aussi je pourrais bien aller
non seulement nu
mais sans peau
(le rosier rougit comme Marsyas écorché
et ses chairs tombent
et sa flûte telle un os rongé blanchit dans l’herbe)
c’est atroce un vrai cauchemar mais mille autres choses
ne sont-elles pas des cauchemars
même la lune est désormais répugnante
crâne nu cyanosé qui chaque mois essaie de sortir
du ventre de la nuit
et même les vieillards libidineux ne regardent plus
cette Suzanne
moi seul
et je lui collerai le premier nuage venu en guise de feuille de vigne
alors subissez mes métaphores si vous ne voulez pas la vérité nue
Au " Prague "1
le café des poètes des poivrots et des putes
la vérité était dans le vin
dehors les saisons passaient grises et incognito
comme les flics qui s’infiltraient parmi nous
mais dans nos âmes le printemps de Prague germait
au point qu’une fois ce qui coula
ce ne fut pas du vin sur les nappes du " Prague "
mais du sang dans les rues de Prague
et qui alors était qui
mais qui
recroquevillés dans vos coquilles
qui sont peut-être des ailes fossilisées
regardez la limace nue de la vérité
regardez-la ramper sur mon poème
et barrer d’une encre argentée
un mot après l’autre
mensonge après mensonge
et quand il ne restera plus que quelques mots
ne serait-ce que deux
alors ce sera un vrai poème
J’espère qu’un jour oubliant leur peur
les rédacteurs de la revue " La Flamme "2 le publieront
mais moi saurai-je surmonter ma peur pour l’éditer
comme Gogol
dans les flammes3 où depuis tant d’années personne n’a rien publié
je crois que tout poète a quelque chose – certains ont tout – à livrer
au feu
pourrai-je en lettres-étincelles
l’éditer sur le papier calciné du brasier
ou peut-être de l’Univers
le pourrai-je
il me reste au moins la consolation
de savoir qu’un jour viendront ceux qui publieront
dans les flammes
la vraie anthologie dont rêve tout poète
en effet que dire de plus
que je puisse exprimer sans métaphores
rouillé ébouriffé un arbre se dresse sur la rive
une patte repliée mais où sont les autres hérons
à l’horizon le soleil
saigne picoré comme la vessie d’un poisson rejeté sur la terre
les mouettes crachent du dentifrice dans la gueule du temps
mais elle sent mouvais elle pue car le temps est gourmand
il digère mal mais il mange il mange tout hélas
des empreintes de sabots pleines de coucher de soleil argenté
brillent comme des écailles sur la longue lame de couteau
où passe la vie
mais qui nous dira jusqu’où elle ira
mais qui
il neige légèrement et la boue blanchit et les maisons blanchissent
et les arbres et les passants sur la route
le ciel trempé pend telle une éponge
comme si Dieu s’apprêtait à effacer devant ses élèves
le tableau noir où il a griffonné le monde
et qui pourrait l’en empêcher
mais qui
1 Café où se réunissaient les dissidents dans les années 60-90.
2 Revue littéraire bien connue pour avoir essayé de contourner la censure en Bulgarie.
3 Gogol a jeté au feu le second volume des " Ames Mortes " par peur des représailles.
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