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LA MORT D’HIRONDELLE BLANCHE
ET TREIZE NOUVEAUX SONNETS
2002


Traduction du bulgare : Sylvia Wagenstein



OVIDE  À  TOMES

Le disque du soleil sombre dans le brouillard
froid : comme si un invisible cyclope le forgeait
et le plongeait dans un seau rempli d’eau… Quel discobole voudra 
demain le jeter à nouveau parmi les mondes infinis ?

Huuuuu ! – une sirène de bateau hurle quelque part.
Tout disparaît. Pas un homme. Pas une bête.
Se bouchant les oreilles avec la cire du couchant, 
le phare en pierre gémit, attaché à une tornade.

Nous ne sommes plus, hélas, au temps de Daphnis et Chloé…
Et le môle affûte le tranchant des vagues en sifflant
comme un aiguisoir râpeux.

Des mouettes s’abattent – ancres givrées,
avec lesquelles l’hiver s’apprête en vain
à amarrer le temps au milieu de ce golfe désert.



SOUVENIR  ALTÉRÉ   1


Le lit de la rivière est sec et jaune – dépouille de serpent
abandonnée au milieu des champs ; des flaques d’eau miroitent
ça et là – scintillant comme des écailles de mica.
Un village blanc – des poules fouillent paresseusement dans la poussière.

Le midi phtisique tousse en râlant et crache
des pavots loqueteux sur la terre durcie du champ ;
crevassée par les ailes d’oiseaux languissants, la voûte bleue 
s’écaille : fresque fanée dans la chapelle de l’univers.

Le soir les corbeaux montent à l’assaut 
pour dévorer le soleil… Etouffante, la nuit survient. L’acacia du ciel
croît, constellé d’étoiles bourdonnantes… Comme dans une transe

tu sens ta bouche amère. Et tes sens cherchent en vain le repos.
Le mal ne sera pas toujours triomphant, oh non : la lune
est une louche de miel dans la cuve emplie de goudron.



SOUVENIR  ALTÉRÉ   2


Épines, herbes folles… Un crâne de cheval rongé se dresse, morne,  sur la haie :
rebec desséché – l’averse d’été lui nouerait-elle des cordes
qu’il ne pleurerait pas… Sur la douleur de qui ?… Canicule. 
Un cheval entravé – pour éviter que le temps ne se sauve avec lui ? 
Sommeil. Solitude.

La vie se tait – l’assistante la plus zélée de la mort, hélas !
Un épouvantail épie derrière la haie ; ou bien le tzigane qui, 
dans la chaleur de midi, a décidé enfin de dérober la faux à la mort…
Pourquoi ? La mort a mille manières de nous faire mourir.

Désert. Incrédulité. Temps arrêté. Un village blanchit, 
des poules aux crêtes rouillées, affaissées sous la chaleur, 
fouillent paresseusement devant la porte de Dieu. 

Le cimetière est désert. Les ombres des croix –  paysannes 
aux bras étendus –  s’agrippent silencieusement à la terre :
les seules ici pour pleurer leurs morts.



LA MORT DE L’HIRONDELLE BLANCHE


I

Ayant pénétré par accident dans la pièce chaulée de frais, une hirondelle s’élance en flèche et se cogne aux murs – on dirait un tyran énervé signant l’arrêt de mort de tant de victimes innocentes… Le soleil levant – billot noyé de sang – se dresse par-dessus les montagnes. Dans l’air bleuissant et humide, plus bleu que le tranchant d’une hache, on sent quelque chose d’inconnu, de poignant, d’affolant… Comme un dernier printemps.


II

Si vraiment le jour se reconnaît au matin – quel soir (et soir de la vie – banal mais exact) nous attend déjà… Les deux rangées de peupliers bordant la route pointeront leurs cimes, dents noyées par le sang vert et luisant de l’été… Cette bouche insatiable, qui nourrit-elle copieusement (avec l’azur de Mallarmé peut-être) et qui, gavé et régugnant, se vautrera demain dans la vomissure de feuilles mortes… Aujourd’hui, c’est un printemps malade.


III

Tu es seul maintenant. Couché. Dehors, dans un fracas de senteurs le flot des lilas déferle sur ta maison – le môle qui t’a sauvé des interminables orages de la vie... Mais c’est l’orage de l’amour aujourd’hui et le goéland ne crie plus ! Pourquoi, au milieu de fumées nauséabondes et d’un grondement dévastateur, sévissent les orages du monde… et les hommes aux pieds ensanglantés enjambent des flaques en verre. Ô soleil – talon d’Achille de Dieu.


IV

L’horloge – ce cœur insomniaque de la pièce – s’est tue mais la vie palpite encore, mesurant de secousses les secondes de l’éternité, en réalité des époques entières. Éternité, éternité, éternité. L’instant… et toujours l’éternité, l’éternité, l’éternité… Une pluie d’étoiles tombe dans le sablier renversé de l’éternité. Et dans la cellule de la poitrine, qui sait quand il fait jour ou nuit ? Mon cœur, de qui est-il l’horloge ?


V

Midi cruel. Le soleil – au zénith. Qu’est ce cyprès surmontant son ombre ? Un martyr empalé, expirant dans une flaque de sang noir ; un énorme point d’exclamation (l’extase ou un avertissement inquiet !) ; si ce n’est une acrobate en noir qui sur la larme de la vie s’efforce de garder l’équilibre, en nous montrant comment ce monde se maintient toujours… avant de s’effondrer.


VI

Au milieu de la fumée cotonneuse et du bruit de siphon, on n’entend point les plaintes des vieux ; assis autour d’une table, les vieillards ne savent pas contre qui lancer leur colère ! Hélas, échappé de la fronde du jeune David et précipité en sang, le soleil répugnera-t-il aussi à infuser sa sainte vengeance dans leur sang ? Pourquoi ces vieux sont-ils abattus ? Pourquoi se plaignent-ils? Ne voient-ils pas que le Temps est le demi-frère sourd du Destin aveugle…


VII

Ô nuit – iris déchiqueté et humide, qui, hormis le poète, se réjouit de ta vue ?… La nuit tombe. C’est en vain que l’horizon enflammé s’efforce de resserrer son sphincter – par un couchant brûlant il va tout barbouiller ; le ciel seul échappera cette fois encore à nos saletés terrestres ; le ciel qui ne fait plus un pas sans sa couche de nuages… La vie malade est alitée dans l’air pestilentiel. Pourtant c’est le printemps.


VIII

Un printemps inquiet. On entend crisser des branches humides. Les fenêtres tintent. Le cœur – bombe à retardement – bat aussi, il bat, il bat, il bat… Un arbre fourchu sur la colline claque au vent, comme si, ayant franchi la crête, la Victoire de Samothrace descendait la pente, ses ailes dépassant seules encore… Mais pourquoi ne s’envolerait-elle pas ? Les victoires ne sont-elles pas ailées ? Celui qui est né avec des ailes finit bien en plein vol… Quel temps dépourvu d’ailes !


IX

Blanche déjà de se cogner aux murs, atteignant par accident la fenêtre grande ouverte, l’hirondelle – parcelle vivante de l’hiver de l’éternité – s’élance au dehors : âme ayant enfin quitté le corps, âme qui a tout éprouvé pour ne revenir plus jamais ici…




SOUVENIR  ALTÉRÉ   3


Eaux calmes, profondes. Et dans le crépuscule sous les arbres 
des têtes de buffles : seaux avec lesquels les diables de l’enfer
auraient versé le goudron bouillant,
alors que des anges invisibles ici s’efforcent de puiser un peu de fraîcheur.

Une touffeur jaune frissonne ; des meules fanées se dressent 
telles des taupinières – qui fouille dans le sous-sol vert de l’été et à qui 
se dérobe-t-il ? Sur les ruines de brique du couchant qui rôde? 
Qui écorchera les étoiles comme autant de nerfs dans le noir ?

Calme. Désert. Temps arrêté… Que de fois la vie
rappellera aux vivants comme aux morts leur inéluctable avenir ? 
– réalité et espoirs s’écroulent ici depuis toujours…

L’univers flambe de milliers de mondes secrets
qui ne se doutent même pas que dans la Terre 
verte d’explosif depuis est bourré longtemps –

pour la nouvelle déflagration cosmique !



ARCADIE   1


Le soleil explose et par cette journée de printemps
une lave bleue coule le long de la voûte céleste,
noyant tout et laissant derrière elle
un brasier de crocus, une verdure d’oxyde de cuivre.

Et l’arbre en fleurs – ce phénix rose –
agite dans le vent ses branches chuintantes,
sans pour tant s’envoler… perdant ses plumes dans l’herbe…
Où s’élance-t-il ainsi ? Et pour quoi faire ?

Est-ce une heure qui s’est écoulée ou une époque entière ?
Le jet du torrent se désagrège en gouttes 
et le temps, n’est-ce pas qu’il coule aussi, bien qu’invisible…

Un reste de neige tache de blanc la vallée voisine.
Et tu te demandes : est-ce le renard qui a plumé sa proie ici
ou est-ce Icare, tombé une fois encore ?



ARCADIE   2


Eaux calmes, profondes. Et dans le crépuscule sous les arbres – 
des têtes de buffles : amphores antiques, où les esclaves d’Ellas
firent couler le vin sur les somptueux festins,
pleines de sable aujourd’hui, même aux poissons
                                                   elles ne sauraient dispenser la fraîcheur. 

A travers le labyrinthe de ces coteaux durcis,
où chemines-tu encore ? Ne vois-tu pas que le ruisseau d’Ariane
s’amincit, menaçant de se rompre ?… Mais pour l’âme altérée
la canicule est eau gazouillante, jaillissant sous la pierre du soleil.

Que regardons-nous en arrière ? Et le temps, avec qui
nous confond-il ? L’éternité même, n’est-ce pas ce joyeux instant –
un grain de la poussière soulevée par le char de la plus illustre victoire :

dans l’eau tourbillonnante, des femmes s’aspergent, délicieusement dévêtues,
exténué par la chaleur, le taureau du village, 
seul Minotaure ici, les observe d’un œil absent derrière le buisson.



ARCADIE   3


Rochers et éboulis… Un crâne de cheval rongé se dresse, morne, sur la haie :
amphore blanche percée, où Zeus gardait peut-être
l’élixir de vie… Mais aujourd’hui,
aujourd’hui tout s’est écoulé. Chaleur. Sommeil. Solitude.

Les terrasses sur la colline mènent au sommet. Et les marches
de touffeur où mèneront-elles le jour – là où séjournent les dieux ?
Ce jour – celui-ci encore ! – est condamné… Le caillot 
du couchant ne suggère-t-il pas une vengeance sanglante ?

Des époques entières ont-elles passé ou seulement des heures ?
Puisque ce monde est toujours aussi déguenillé et chétif… Mais pourquoi ? 
Pourquoi donc ? Nous nous taisons. Le silence, est-ce de l’or encore ?
 Une mine d’or ?

Calme. Pourpre inquiète. Les vignes  acteurs loqueteux d’un chœur åschylien,
béent tels des poissons au fond d’une rivière à sec…
Et le silence crie toute la vérité cruelle !



SONNET  OU  PRESQUE
                                                  
                                        À Nikolaï Panayotov

Après-midi calme et paisible. Pas un souffle, pas un cri d’oiseau.
L’eau profonde dort dans l’ombre. Ayant percé le feuillage,
un rayon de soleil vibre – tendu à se rompre.
Comme si un pêcheur invisible s’efforçait d’extraire

du ciel dans la rivière le poisson du silence.
Ce poisson lui dira tout, peut-être… Lui épargnant
plus d’un soupçon, plus d’une interrogation.
Un petit vent sillonne l’eau profonde. Le voici qui scintille

et qui se montre… Mais le rayon se brise – les saules aux cent bouches
l’ont rongé de leurs menues dents de brochet. Et l’eau profonde,
le feuillage, l’après-midi – tout a repris sa place.

Après-midi calme et paisible. Ni gazouillis, ni le moindre souffle…
Comme dans un haïku japonais. Et au plus profond des choses –
encore des choses qui n’ont pas de nom, mais qui existent.



PONT  SUR  LE  LÉTHÉ


Qui, avec ce pont de pierre – arc tendu – oh qui ! 
lancera aussitôt la flèche du torrent 
contre le temps lui-même… La volée des jours ailés
se hâterait-elle vers son pays natal ? Mais où est-il déjà ?

Faible consolation qu’en ce monde partagé en deux
le temps passe sur ton dos… Il n’y a pas de pont encore
sur le Léthé. Et dans les Champs Elysées
on ne cherche point à rejoindre d’autres rives.

Ô pont, fait d’un mortier d’ombres d’oiseaux, où
me mènes-tu ?… Moi, et le temps qui se hâte ?
Encore là peut-être – au-delà des choses précaires.

Où nous nous arrêterons tous au milieu d’instants arrêtés à jamais…
A moins que nous poursuivions par-dessus un nouvel abîme – 
où donc ? – sur un pont pavé de volées d’oiseaux migrateurs. 



GÉHENNE   1


La nuit tombe. Comme la peur les ténèbres croissent.
Entre les collines se tord et scintille l’autoroute écailleuse –
comme si Dieu, étourdi, avait laissé couler le métal
de sa fonderie et ne pouvait plus l’arrêter. Ou ne voulait pas…

Un coup de tonnerre : le ciel déchargera avec fracas et fera voler
en éclats des bouteilles d’huile lampante… Une braise de verre pleuvra…
Et le long des pentes abruptes les arbres flamberont :
absurde autel du diable.

L’homme ne sait plus devant quoi se prosterner !
L’incrédulité, c’est la foi, les icônes ne sont plus à personne 
et dès aujourd’hui commence l’horreur de demain.

Un pressentiment plane – fumée corrosive ! Puanteur de lave.
Voici l’incendie qui approche de tous côtés –
forêt de Birnam ensanglantée.



GÉHENNE   2


Midi passé. Les ombres des nuages ameutés –
nuées de sauterelles – se mettent à brouter les chaumes
et les transforment en cendres… Mais le monde en serait-il 
terrifié ? Ailleurs le monde hurle au milieu des flammes.

En juin les lucioles – le morse du moissonneur –
propagent leur message explosif ;
mais personne aujourd’hui ne connaît ce simple langage :
de plus en plus on a du mal à se parler.

La nuit tombe. On dirait l’éternité qui s’abat sur le monde.
La foudre éclatera – peut-être quelqu’un qui déchirera 
le rideau du temple rempli de ténèbres et d’un cruel désarroi :

dehors, dans les espaces qui flambent, 
regardons mourir seul, crucifié sur les portes de l’enfer –
crucifié par Jésus-Christ – Dieu lui-même.



CENDRE  FROIDE


Des foudres lointaines – ni tonnerre, ni grondements ;
on se croirait dans un monde
de sourds-muets… Ou bien notre monde est-il 
devenu muet… Premières gouttes – guêpes de verre mortes.

Encore des éclairs. Comme si on entendait claquer les portes
de l’enfer. Mais qu’y a-t-il derrière et que sont devenus
les tourments terrestres – on n’y voit rien, la lumière t’aveugle !
Une nouvelle fulguration – pour ensanglanter tes larmes…

A qui profite la parole qui nous est  donnée
dans un monde de sourds… Pourquoi aprèès chaque cri
s’abat-il sur toutes choses un silence plus terrible…

Une averse soudaine. Du plomb en fusion. Et de nouveau
un éclair – en cet instant peut-être                              
l’âme du poète entre en enfer. 



SHAKESPEARE   XXe 


Les arbres sur la colline – sombres capitaines,
emportant sur l’épaule le cadavre en sang
du soleil levant… Les tragédies nocturnes ont été jouées
et la vie grossière reprendra sa place sur la scène.

Une coupe de poison, un coup de rapière –
ce lot n’est jamais réservé au commun des mortels ;
battant un rythme effréné, ton cardiogramme vibre –
suture racornie sur le crâne de Yorick !

Combien de fois déjà le monde en proie aux secousses s’est-il débattu ? 
Et tu gémis, heureux de respirer, heureux que bourdonne au dehors 
le cerisier en fleurs,
que le champignon atomique ait tué quelqu’un d’autre – pas toi !

Et – fleur sur la planche d’hôpital de la terre –
le génie échappé de la bouteille a ployé – point d’interrogation inutile : 
To be or not to be !


                                                     Paris, octobre-décembre 2000





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