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Kiril Kadiiski |
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GREEN
Poème symphonique 2002
Traduction du bulgare : Sylvia Wagenstein
Des diables verts se balancent sur les branches des arbres… Nicolas Fournadjiev Vert et je te veux vert… Federico García Lorca Toute une nuit t’ai rêvée ligneuse, Douve, pour mieux t’offrir à la flamme. Yves Bonnefoy Dieu a ensemencé les champs célestes avec le grain, – mais ce qu’a fait la main de Dieu, c’est elle qui le défait – et répandu la cendre de l’aurore tout autour. Voici surgir encore le soleil avec son groin saignant, fouissant furieusement pour chercher des étoiles non déterrées. Ayant déjà dévoré l’azur, ce monde n’en souffre pas moins de faim. Face aux ruines, aux blessures, à ceux qui crachent de contagieux éclairs, quelle consolation d’avoir encore ta conscience ? Comme l’air est frais. Et âpre. N’est-ce pas le rasoir qui a ensanglanté la pomme d’Adam du matin ? Si les visions du poète pouvaient ne rien signifier ! Et toi, que cherches-tu à dire par ton murmure, alors qu’il ne faudrait qu’un cri : autour de toi avril verdira de nouveau et les cigognes frapperont de leurs petits marteaux vermeil la faux du faucheur qui n’est peut-être pas né encore ! Quel est ce trouble, ce silencieux frisson inquiet à l’aube – antichambre sombre à la porte gigantesque de Rodin… Tu vois l’autre faux toujours à portée de main ! Heureusement le jour du fauchage est loin encore avec ta meule fraîche – odorante cloche de silence tombée de quelque paradis. Dans le ruisseau des crânes humides gèlent ; le ruisseau, cet ossuaire sonore retentissant de voix d’âmes qui une fois de plus se sont ruées à la recherche de leurs corps parmi les pierres et les racines… Pourquoi nous êtes-vous donnés : terre, à notre corps, firmament d’argile, et toi, ciel, à l’âme pauvre, jardin en fleurs ? Personne n’a retrouvé là-bas ce qu’il a perdu ici. Et notre vie, fût-elle un formidable néant, ne connaît pas de trêve, elle saigne et transpire. Il est bon de bien vivre dans ce monde, mais il faut aussi mourir en beauté… Ni vieillard blême (un pot de chambre, lune émaillée, faisant une tache de rouille au milieu d’une constellation de luminal éparpillée) ; ni momie errante en quête d’une issue (le sable a tout enseveli depuis longtemps) ; ni squelette transi entre les draps encore chauds (bien que l’univers ne grandisse que par la ruine : les constellations – squelettes consumés) ; non plus à l’automne (tel lady Macbeth l’automne a beau s’efforcer d’essuyer ses mains ensanglantées) ; la mort, hélas, réussit à s’insinuer partout… L’herbe pointe ça et là – sueur verte sur le corps d’un mourant. Et toi, que cherches-tu à dire par ton cri, si la terre entière est nue comme dans un rêve absurde ! Entre la vie et la mort quel instant infini ! Un peuplier renversé par la tempête gît, barrière abattue devant nous : est-ce pour nous sauver, pour l’instant du moins, du temps qui file à côté de la vie (à combien d’années-heure !), ou parce que ailleurs l’existence est déjà minée. L’aurore gonflée, escargot baveux et sanglant, est arrachée à la coquille fracassée du ciel. Comment le poète serait-il encore un Saint Jean Chrysostome ? Aujourd’hui l’or est ailleurs. Bâties en briques d’or, les fondations des banques résisteront au séisme le plus mortel… Mais non ! Faible consolation qu’il y ait encore des choses debout ! Les nids sous les auvents sont faits de boue. L’homme lui-même est fait de boue. Que restera-t-il de lui demain – rien qu’un esprit divin ? Ici les pigeons sauvages pullulent telles des âmes sans abri. Au-dessus des champs mornes, sous la pluie froide, tambourinant sur les toits, dans le ciel nu pareil à un cadavre d’un jaune purulent, affluent aussi les corbeaux engraissés de Trakl. Et ce cri désagrégé en pavots noirs et humides ; tu n’as pas besoin du fameux oracle pour le comprendre : la bataille future mène au passé. Armures rongées et armes anciennes dorment au musée, mais sur l’écran moderne pousse le champignon millénaire. La chair, cette chair florissante et parfumée fleurit, toujours ! sur les coteaux ensoleillés par-dessus sommeil et pourriture. Seul le chêne carbonisé par une foudre hasardeuse a beau attendre le printemps pour faire bruire sa couronne garnie de palombes vertes… Et voici que le vent roule jour et nuit sur la colline nue la tête de la Gorgone. La mort ressuscite : en avril elle se hâte aussi, complaisante et jeune, pour coucher dans le noir avec le plus grand nombre… Un faisan, fougasse déchiquetée, est passé en flèche et tu pressens que toute prophétie du vent s’accomplira ; devant les vertes armées du printemps la neige s’est retranchée à nouveau dans les ravins. Sur la terre humide et toute fumante déjà jaunit un buisson, trésor déterré au petit jour ; la vie serait-elle devenue plus prompte que la mort ? Après tout cela, comment ce monde a-t-il germé aujourd’hui ? Le sort y est sûrement pour quelque chose ; mais qui, qui a écorché l’agneau, pourquoi le loup se couvre-t-il de laine ? Comment fuir les cauchemars autour de toi, si ton âme est hantée de douloureuses visions ? Le souvenir même ne peut retourner à sa maison natale : un sapin givré, colonne de sel solitaire, jette encore des regards angoissés vers la terrible Sodome de l’aurore… et ses larmes sanglantes tombent dans l’herbe. La voûte bleue se serait-elle déjà écroulée : la forêt regorge d’un gazouillis cristallin et d’éclats aigus – véritable verrerie où tout est cassé… Ce sont d’autres cristaux sanglants qui blessent ton âme… Fils et père hier encore, tu es le père de mères à présent… Jusqu’à quand ? Ton corps, tu n’y penses plus le soir ; qu’importe s’il est de plus en plus argileux, tes gestes de plus en plus mous, plus céleste est ton âme aux traits d’un éternel printemps. Les morts ne sont pas – ils n’ont jamais été ! dans la terre, non. Que les pertes dans ce monde te soient une consolation ; regarde, à travers la fenêtre brisée de l’aube la vie est passée encore de la nuit au jour ; de la vérité sur les choses – à l’illusion sur toutes choses… Tu te tiens dans le jour. Comme tu voudrais que ton âme soit un acacia bourdonnant de pensées claires… Mais seules les larmes piquantes du cierge se posent sur elle comme des guêpes empoisonnées. Le jour croît. Et te rapetisse. Jusqu’à te transformer en une goutte de ténèbres ; ce corbeau là-bas n’est-il pas la goutte de goudron dans la cuve de miel de la lumière… Midi. Corbeau. Cri. Cri encore. Touffeur poisseuse. Tout semble annoncer une procession. Solitude hérissée en toi aussi. Un silence de mort… Mais l’âme attend toujours ! (Qu’attend-elle, puisqu’elle a déjà tout gaspillé ?) Encore ces désirs, ces espoirs, cette soif !… L’espoir meurt le dernier. Cri encore. Touffeur poisseuse. En toi – solitude friable. Noire. Grise. Blanche. Coule, le temps s’écoule, remplissant toujours la mer céleste… Et le soleil pend – immense filet rempli de poissons d’or. Paris, octobre-novembre 2001
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