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LA CRÂNE DE YORICK
45 poèmes quotidiens
2004


Traduction du bulgare : Sylvia Wagenstein



ARS POETICA – I

Aujourd’hui, la lyre d’Orphée n’est pas faite avec une carapace de tortue, mais avec le crâne de Yorick.


BUCOLIQUES – I

Mon enfance s’est passée sur les rives vertes et moutonnées de la Strouma, ce même Strymon d’antan, où le roi Lycurgue accueillit et chassa de son fameux aiguillon Dionysos et ses turbulentes ménades, qui avaient décidé de s’avancer dans la Thrace. Roi peu sagace qui n’avait pas compris que le vin est un don des Dieux. Combien de fois, limpide, collant de douceur, le soleil éclatait à l’horizon et le couchant coulait, enivrant ; de nos jours encore les bacchanales de Dionysos se célèbrent sur ces terres – les Bulgares, peut-être les seuls dans le monde chrétien, ont réussi à faire endosser à l’antique dieu l’habit d’un saint orthodoxe, pourtant légèrement éméché. Sur les débris de la nuit scintillent les dernières gouttes du vin de la lumière. Saint Triphon se coupe par inadvertance le nez avec la serpe, mais ce n’est pas grave – l’homme enivré a toujours davantage de flair pour les choses de la vie. Oui, mon enfance ne différait pas trop de celle des enfants qui vécurent au temps des dieux au pied fourchu. L’enfance de l’homme ressemble toujours par certains côtés à l’enfance de l’humanité – cette douce ignorance du cruel avenir que d’autres nous ont déjà réservé.


BUCOLIQUES – 2

J’ai grandi au milieu d’un verger. Notre maison se dressait tout en haut, à l’extrémité de la plantation, et vers le bas, jusqu’à la rivière – des rangées de pommiers : troupeau parti s’abreuver à l’eau profonde, où les reflets des saules reniflaient tels des buffles verts. Dès que les pommiers commençaient à fleurir au printemps, c’était quelque chose d’indescriptible (bien des années plus tard, lorsque je voyageais pour la première fois en avion et que nous nous sommes hissés au-dessus des nuages rosis par le soleil couchant, je me demandais avec le même émerveillement si nous n’étions pas déjà au milieu du jardin du paradis)… Les abeilles bourdonnaient et l’air résonnait comme surexcité. En été, le ciel transparaissait au travers du feuillage et l’on se demandait si ce n’était pas l’arbre bleu du savoir où brillait le dernier fruit auquel on n’avait pas encore mordu, la raison pour laquelle on ne nous a pas chassés – pas encore ! – de cet Éden-là aussi. Et en automne – des pommes partout, même sur le plancher. Les tas de grosses pommes faisaient penser au fameux tableau de Verechtchaguine avec les crânes amoncelés, appelé Apothéose de la guerre. Etait-ce là l’apothéose de la paix ? Et qui avait combattu contre qui ? La vie contre nous ? Ou nous contre la vie ? Et qui était vainqueur ?


BUCOLIQUES – 3

À côté de notre verger il y avait au village un immense potager et, enfant, j’aimais me rendre auprès des maraîchers ; là un cheval aveugle faisait tourner une vis d’Archimède et je me plaisais à regarder les petits seaux s’ébranler, puiser l’eau, puis remonter et redescendre à nouveau. Cependant l’eau du puits n’était pas près de se tarir. Lorsque le soleil, ayant déversé le couchant de son seau, s’en allait chercher un autre, nous nous asseyions devant la cabane et grand-père Petko, le plus âgé des maraîchers, allumait sa pipe énorme. J’avais l’impression que les lucioles qui voletaient déjà ça et là s’échappaient d’elle. Et les étoiles aussi, peut-être. Mais j’étais intrigué par autre chose. J’ai étais très étonné de ce que les petits seaux puisaient l’eau sans cesse et qu’il en restait toujours autant dans le puits. Je demandais quand l’eau du puits sera tarie et sa femme, une Russe grande et forte qu’il avait ramenée dans sa jeunesse d’un voyage à l’étranger où il était allé chercher fortune, et qui écorchait le bulgare, ouvrait sa bouche émaillée d’une dizaine de dents en or, comme si elle avait mordu dans un tournesol en fleurs : " Nous finis, eau non tarie… " ( Pouvait-on en conclure de la justesse de la pensée que lorsqu’on a quelque chose d’important à dire, la façon de le dire importe bien moins !) Il y a belle lurette qu’ils sont "finis" et nous nous rapprochons de la fin… Et s’il s’avérait que la vérité est tout autre et que c’est l’eau de la planète qui est près de se tarir ! La brume d’essence frémit comme une nappe d’eau mince qui d’un instant à l’autre risque de s’infiltrer dans le sol du temps sablonneux.


UNE VIE FORTE COMME LA MORT

Cet ami d’enfance avait les plus beaux pigeons – de beaux spécimens au plumage blanc et à l’œil aussi grand qu’une pièce de monnaie. Les faisait-il lever qu’une tempête de neige se déchaînait dans le ciel d’été, au milieu de laquelle quelqu’un s’en allait une lanterne à la main à la recherche de voyageurs égarés dans la nuit. Lorsque les pigeons se posaient, il y avait toujours parmi eux quelques-uns qui ne lui appartenaient pas et c’est alors que commençaient les interminables bagarres de quartier. Faut-il alors s’étonner de ce qu’il avait fait très tôt la tournée des prisons et qu’une fois sorti, il était mort d’une façon inepte et tragique – ayant rencontré un camarade avec qui il avait été en cage, lâché lui aussi en liberté provisoirement, ils s’étaient soûlés comme des brutes, ils avaient fait un pari et le gage était… de se battre jusqu’à ce que l’un meure et l’autre lui crève les yeux. Combien avait-il à payer dans cette vie et est-t-il parvenu à s’acquitter de tout par ces deux pièces d’or sanglantes sur les paupières, cet ami d’enfance ? Il a démontré que la littérature peut toujours prendre appui sur la vie. Mais moi, saurais-je prouver – et qui le saurait – que la vie aussi peut parfois compter sur la poésie.


SUR CETTE RIVE-CI

La tempête faisait rage, la rivière en crue grondait et ayant rempli tout le lit débordait dans les rues. Elle charriait une loge où le cochon affolé, tel un capitaine resté le dernier sur la passerelle, pressentait sa fin et en avertissait le monde entier par un grognement assourdissant. Le pont en bois avait été emporté. Un énorme peuplier se dressait avec ses branches brisées qui pendaient, l’eau les balançant de-ci de-là tels des avirons qu’on a lâchés. C’était à se demander si Charon, tout couvert de lichens verts à force de rester sous la terre, n’était pas accouru au secours avec sa barque et, ne voyant âme qui vive alentour excepté un enfant aux yeux grands ouverts pour la vie, se demandait ce qu’il fallait faire.


ARS POETICA – II

La rivière de mon enfance coulait paisible entre les deux berges verticales au milieu de saulaies et d’herbes folles, ondulait aux tournants tel un filet étendu au soleil pour sécher, s’assoupissait dans les profondeurs fraîches où scintillaient des poissons tels des aiguilles argentées, comme s’il s’était mis à pleuviner sous l’eau, et c’est en vain qu’un silure paresseux et gluant s’efforçait de se cacher sous la pierre d’un nuage reflété dans l’eau. Et, le plus important, à cette époque-là j’ignorais tout d’Héraclite. Et je ne savais pas qu’un peu à l’écart, dans les bas-fonds presque asséchés, ce n’était pas une traînée d’œufs de grenouille qu’on apercevait, mais les tripes d’une cigogne éventrée, d’après lesquelles le soleil en augure averti prédisait le sort réservé aux grenouilles d’Aristophane. C’est sans doute durant l’enfance qu’on est le plus impressionnable et qu’on fait ses provisions de détails et de nuances puisés à la vie. La mémoire enfantine – cette cavité comblée par un écureuil inlassable. À un âge déjà avancé nous n’avons plus ces sens aigus, mais en revanche nous sommes punis d’un autre don : une manière nouvelle et, ce qui importe davantage, adéquate d’interpréter les sensations accumulées et conservées au fil des ans.
La poésie, ce sont peut-être les visions d’un enfant racontées par un vieillard.


SISMIQUE

Enfant, j’ai longuement observé les replis du mont Koniavska tout chauve et j’imaginais que c’étaient des espèces de couvertures sous lesquelles dormait un géant ; j’attendais toujours qu’il se réveille pour voir ce qu’il ferait. En 1977, par une soirée de mars humide, alors que les branches nues frappaient sur les carreaux comme pour nous lancer un avertissement, ce géant remua. Et la terre se mit à trembler. Les autres malheurs qui nous accablent dans ce monde ne viendraient-ils pas aussi pour nous punir de notre curiosité enfantine qui nous pousse à jeter un coup d’œil dans les mondes de l’au-delà. On a beau vouloir courir plus vite que les Dieux, le vainqueur sera toujours Vulcain, le forgeron boiteux !


L’ÉTERNEL MOYEN ÂGE

Lorsque j’avais un peu grandi, déjà on m’emmenait en ville. Nous déjeunions soit au " Balkantouriste ", les jours de pluie, soit, lorsqu’il faisait du soleil, dans le restaurant jardin. Il y avait là d’énormes serveurs qui, supportant sur un bras le plateau chargé de demis, slalomaient habilement entre les tables. À cette époque, partout dans les bureaux administratifs une horrible affiche était accrochée : un gros type tend d’un large geste à quelqu’un une assiette avec une tête coupée (plus tard j’allais comprendre que c’était la fameuse caricature de Bechkov, représentant Tsankov " le Sanguinaire ", qui tend au roi bulgare Boris III la tête de Stamboliiski). J’avais tout le temps l’impression que les garçons portaient chacun une dizaine de têtes aux cheveux blancs et ondulés et j’avais peur qu’elles ne tombent en roulant entre nos jambes. Je trouvais la bière d’un goût affreux, mais le plaisir d’avoir des moustaches d’écume me poussait à prendre sans cesse dans la bouche le verre rugueux. À présent que ma barbe et mes moustaches blanchissent dangereusement, je me demande s’il n’y a pas une boisson, fût-elle très amère, qui me fasse retourner, si ce n’est à l’enfance, du moins à la jeunesse. Il y en a, me susurre obséquieusement quelqu’un – et je vois tressauter au-dessus de mon épaule, secouée d’un gros rire mal contenu, sa barbe de jais méphistophélique.


LES ACACIAS BLANCS

Ces nuages moutonnés dont la senteur rafraichit l’âme telle une bruine matinalle, ces quenouilles garnies d’une toison dorée d’où s’effile le bourdonnement des abeilles voilant le regard, ils proviennent de cet endroit radieux où mon esprit peut toujours retourner sans craindre qu’un aspect de moi puisse le décevoir. Le paisible matin est une fiole de verre faite avec les flaques agglutinées de la tempête de minuit. Mais à qui est ce cœur conservé comme dans l’alcool par le froid vif du matin ? L’abeille, cette balle en or, ayant transpercé d’une délicieuse douleur mon plus beau souvenir.


LA NAISSANCE DU POÈTE

Le poète nait à la frontière entre les chaumes crevassés de la réalité et cette aube qui se lève dans l’âme, trouble comme un pressentiment de mondes nouveaux, déjà verdisants. La voie lactée est le lait de tant d’accouchées restées sans enfant. Le grand poète coupe lui-même son cordon ombilical.


NÉOPLATONISME

Au milieu de la nuit de juillet transpirante, un coassement écartelé des grenouilles nous entourait de toutes parts et il nous apparaissait que non seulement les lumières des hameaux proches ou lointains, mais aussi les étoiles étaient autant d’yeux de grenouilles, des yeux palpitants, qui menaçaient à tout moment d’éclater en raison de l’impossibilité où étaient les futures princesses de dire ce dont elles avaient envie. Le Poète est un exilé de la république des brailleurs au royaume des sourds. Et comment n’y aurait-il pas tant de grenouilles inconsolables, puisque la plupart des princes sont depuis belle lurette au banquet de Platon.


TALON D’ACHILLE

Aujourd’hui on ne saurait imaginer qu’on puisse déclarer une guerre à cause d’une femme belle, fût-elle d’une beauté inouïe et s’appelât-elle Hélène. Et ceci semblerait être le seul progrès dans les espaces de l’esprit. On aime de nos jours encore, on est jaloux, on souffre et on espère comme au temps d’Achille ; les forteresses volantes de notre époque ne sont-elles pas des chevaux de Troie auxquels des ailes auraient poussé ? Quels pégases cruels ! Le pilote dans la cabine du chasseur supersonique ne diffère que par son aspect de son lointain ancêtre lancé sur son char de combat. Derrière l’un ondulait un manteau de poussière doré qui lui donnait un air majestueux, alors que l’autre traîne derrière lui des bandes de gaz brûlés, avec lesquelles il ne saurait panser le monde qui saigne depuis si longtemps.


LE 11 SEPTEMBRE

Si notre civilisation devait disparaître à son tour, tous nos efforts suicidaires ne sont que naturels et viennent à point nommé. L’avion s’étant encastré dans la tour n’est rien de plus qu’un khanjar recourbé que notre siècle moderne se plante à travers sa cuirasse de verre, de métal et de béton. Il est bien plus curieux de savoir ce qu’il restera de nous. Pour les archéologues la décharge publique est sans doute ce qu’il y a de plus précieux. Mais n’est-ce pas absurde que dans un proche avenir ce n’est pas une tête de bronze de Rodin ou une toile de Dali qu’on risquerait de déterrer, mais la cage en plastique d’un téléviseur ou une loque en nylon avec griffonné dessus MacDonalds. Il y a longtemps que les chameaux en néon paissent le strontium sur les toits du monde.


LES HÉRITIERS DU CONDUCTEUR DE CHAMEAUX

Des visions à vous glacer le sang : vêtus comme au moyen âge, des hommes barbus aux turbans délavés, confectionnés avec des couleuvres roulées en boule, tiennent dans leurs bras des armes du XXIe siècle, d’extermination de masse y compris. La main créée pour manier le yatagan peut d’un instant à l’autre appuyer sur le bouton de la bombe atomique. Rangers stellaires qui montent des chameaux.


ÉVEILLÉ

On peut échapper à bien des choses, mais non pas à ses visions. Une de mes premières fugues de l’internat : nous marchons avec un inconnu à travers un champ boueux. Une bruine fine, le vent la gonfle comme une bâche mouillée. Pareils à des scaphandriers, nous avançons sur les fonds marins – mon manteau imbibé d’eau pèse comme un scaphandre, mes chaussures sont plus lourdes que le plomb à cause de la boue collée dessus. Tel un banc de poisons, des lumières scintillent au loin : on ne sait pas si c’est un train qui passe ou un village qui clignote. Quelque part on entend des chiens hurler et c’est ce qui nous fait revenir à la réalité…


LA FORCE DE L’ART

L’iris. Le premier souvenir d’une fleur que j’ai gardé évoque pour moi un iris frais comme une nuit étoilée. L’orage qui avait ébranché les peupliers le long de la rivière sentait l’iris. L’encre dont je me suis servi pour apprendre à écrire était couleur d’iris. Josephine Baker était née d’un iris. Beaucoup plus tard, lorsque j’en ai vu chez Van Gogh, j’ai eu l’impression qu’il avait peint nos iris violets et humides, ceux à côté du puits dans mon village. L’eau répandue du seau en bois – une gerbe d’iris argentés.


REQUIEM POUR LA POÉSIE

Une odeur de choux atteints par la gelée et de pommes de terre germées parvenait du marché. Dans les replis du Mont Ossogovska persistaient encore des taches blanches qui attendaient le printemps comme un géographe découvreur. Pourtant il était trop tôt encore pour leur disparition de la carte. Il faisait sombre et humide, la pluie menaçait et pour échapper à la giboulée ils sont entrés dans la taverne à côté de la mosquée. Le minaret sur le balcon duquel un arbre avait grandi, faisait penser à un tronc desséché sur lequel un rejeton a poussé subitement. Dans un coin, près du poêle ronflant, quelques charretiers mangeaient des pieds et des oreilles de cochon en buvant une gnôle trouble ; l’air était franchement collant à cause de toutes ces exhalaisons qui vous montaient à la tête. Le vieux poète sortit de sa poche intérieure quelques feuilles tapées à la machine. Sur la première était écrit :

Requiem pour la poésie
Dans la vie tout n’est pas poésie
et d’ailleurs la poésie n’est pas tout dans la vie…


La première gorgée d’eau de vie racla le gosier du jeune poète tel un rasoir. Longtemps après sa gorge fut une plaie vive. Mais au moins savait-il déjà que la poésie est un jeu de hasard, sans aucune illusion de gagner et sans crainte de perdre. Le ciel est un creux de la main plein de dés noirs dont les faces ne sont marquées que de six.


BIBLIQUE

La lune, cavalier de l’Apocalypse, chasse encore avec sa cravache les troupeaux du couchant. Et les espaces nocturnes sont d’énormes salles pour un nouveau festin de Balthazar… Mais toi, quitte la réalité tragique pour l’absolu du vide céleste appelé âme. Et tends tes nerfs résonnants noués au luth de ton crâne – gouffres étouffants, pleins de ténèbres d’où jaillissent les plus terribles airs, et chacun voit la couronne d’Hérode sur sa propre tête, mais non pas sa tête sur le plateau, ce nimbe du Baptiste… Dehors il fait nuit. Mais le cerveau de ton nouveau traître s’éclaircit. Et sur le chemin du Golgotha le soleil levant s’en va, en culbutant – coq au gosier coupé par la peur…


LA DAME AU KIMONO

Nous voyagions en bus à travers la pusta hongroise. Le soleil déclinait lentement et, je dirais, douloureusement. Lorsque nous nous sommes arrêtés devant un motel, la nuit était déjà tombée. Des coassements de grenouilles nous parvenaient d’un lac ou plutôt d’un étang. La lune à l’horizon, extraordinairement grosse et aigre en quelque sorte, aiguisait les sens. " Pourquoi n’écris-tu pas des haïkus ? – surgit du noir la voix de la jeune poétesse, ma compagne de voyage. – D’autant plus qu’on pourrait tirer de tes poèmes des tercets prêts à être insérés dans n’importe quelle anthologie du haïku ". " Je suis un bon fabber, mais je n’aime pas les fabricants – essayai-je de me sortir de la situation par un calembour. – Tant de poètes produisent des haïkus aujourd’hui que cela me fait penser à une fabrication en grande série. Blague à part, le haïku européen n’a rien à voir avec le genre, car pour le Japonais ce poème classique signifie bien plus que le texte qui nous parvient. Le vrai haïku n’est bref qu’en apparence, car les mots qui le composent comportent beaucoup plus de significations, pour lesquelles nous n’avons pas de sens en raison de notre tradition qui est différente. Ainsi ce qu’on prétend faire passez chez nous pour un haïku – traduit ou " original " – n’est rien de plus qu’un assemblage de trois vers plus ou moins bons selon l’auteur. " Mon interlocutrice n’était pas d’accord et pour ne pas la décevoir tout à fait, je lui ai proposé de rédiger à l’instant un haïku en son honneur. Ça c’est la lune et ça c’est le lac, et hormis les grenouilles, il doit y avoir aussi des poissons. Mais pourquoi faire, puisque l’eau est jonchée de feuilles de saule.

Des poissons dorés
dans l’assiette du lac.
Le citron de la lune.

Ceci, car nous sommes au bord du lac. Si nous étions au restaurant, sans doute cela se présenterait de façon différente :

Des feuilles de saule
dans le lac de l’assiette.
La lune du citron…

" Mets ton kimono, dis-je à ma compagne, il fait froid. "
Le klaxon du bus qui seul ici résonnait de façon non équivoque, nous exhortait à revenir du pays du soleil levant.


LES SOUS-SOLS DE LA POÉSIE

Si un Japonais ayant une sensibilité à fleur de peau se retrouvait par hasard dans la cave d’un de nos paysans, il trouverait sûrement très poétique l’endroit où un cornichon coasse dans le lac givré de la cuve remplie d’une saumure à la surface moisie. Au milieu de saules pleureurs, des poivrons séchant sur un fil. Seule ça et là une tête de samouraï coupée avec une mèche de vrilles rabougries assombrira peut-être le tableau pour quelques instants. Et lorsqu’il sortira dehors et qu’il apercevra la lune de cristal craquelée qui reste suspendue dans le ciel jusqu’à midi, notre invité s’adonnera aussi à des méditations métaphysiques – a-t-on bu le saké ou a-t-il été répandu en vain…


CRUAUTÉ

En regardant le sable couler de plus en plus vite, on a parfois en-vie de serrer le sablier à la gorge.


" AUX FRONTIÈRES DE L’ILLIMITÉ "13

A tort ou à raison nous sommes à la périphérie de la galaxie nommée art. Les forces centrifuges sont si puissantes que parfois des pans entiers s’en détachent pour disparaître dans le néant. Le néant qui est peut-être l’autre appellation du futur. Surtout en matière d’art. Mais ce n’est pas grave. Au contraire, plus nous sommes éloignés du centre et brillons avec un éclat soutenu, plus la galaxie est grande. Grâce à nous également. Le poète est un astre – fragment du crâne trépané de la poésie.


LÉTHÉ

La première lecture libre à l’Université de Sofia. On se marchait sur les têtes, il était impensable que les poètes se relaient pour lire – nous nous tenions sur le podium, entassés comme dans la barque de Charon, et chacun s’imaginait sans doute qu’à cet instant on traversait la rivière de l’oubli. Ah, l’oubli auquel certains étaient voués ! Et par-dessus tout ceux qui s’époumonaient le plus. Que pouvaient-ils espérer, puisque dans leur désir de crier plus fort que les autres ils avaient laissé tomber leur obole d’or.


TUEURS D’ESPOIRS

Dans l’évier en fonte de leur cuisine il y avait une boîte de conserve à fond troué, car le robinet dégouttait sans cesse ; les cigales éjectées hors du cadran pouvaient bien compter les secondes, les siècles, les ères, le temps s’était arrêté pour les habitants de cette maison. Sur le balcon, d’où l’on apercevait le marché, étaient suspendues des rangées de poivrons séchés, une caisse d’oignons par terre. Un arôme de raisin et de prunes flottait dans l’air, des abeilles ou des guêpes alourdies se cognaient aux vitres. Dans la chambre où l’on nous préparait à coucher, ça sentait le basilic, une veilleuse brûlait jour et nuit, un crêpe décoloré voilait le portrait du fils que les miliciens avaient emmené un jour dans leur jeep, et quelque temps après, sans aucune explication, ils en avaient rapporté les vêtements uniquement, y compris le pantalon serré qui lui avait valu d’être arrêté. Où pourrissaient ses os, nul ne le savait. Ce crêpe m’avait longtemps empêché de dormir et lorsque le sommeil prenait le dessus, il continuait à me faire sursauter comme le corbeau mort, suspendu par le pied à un fil pour effrayer les oiseaux dans notre cerisier mûr, qui ressemblait de loin à un homme criblé de balles. Était-ce la haine de classe qui avait guidé les gardiens de l’ordre nouveau – et à quelle classe appartenait alors la famille endeuillée ? – ou bien il y avait de plus en eux une perversion monstrueuse : en restituant les habits de la victime, priver ses proches du droit humain le plus élémentaire : l’espoir timide que leur fils est peut-être quelque part, qu’il est peut-être encore vivant…


SOUVENIR DE PRAGUE DORÉE

Par une soirée d’août, moi – jeune poète étudiant rentré pour les vacances, et lui – le poète local " dissident " pour employer encore ce mot usé par un emploi abusif, nous nous installâmes au café de l’hôtel Pautalia. Comme dans le fameux sonnet de Rimbaud, dans nos bocks le couchant finissait de s’éteindre, à cette différence près qu’il n’était pas " jaune et froid ", selon ma traduction, mais tiède et fade. Aux alentours de minuit, après une quantité incroyable de bière ingurgitée, j’avais besoin de secours. Mais il n’y avait personne pour m’en prêter. Le tiers de nous, le poète pour qui aucune épithète n’était restée, le Poète tout court, nous avait faussé compagnie. Probablement il s’était retiré, accablé par sa vision représentant Yan Palach brûlant comme un flambeau. Je titubais sur le boulevard central sous le fardeau de ma croix invisible et autour de moi les arbres flambaient, tels des étudiants qui s’étaient immolés par le feu et ne parvenaient toujours pas à se consumer. À l’aube de ce jour si funeste non seulement pour moi, les troupes soviétiques, secondées par les armées des pays frères et guidées par leur devoir international, s’étaient rendues à l’invitation d’un groupe d’ouvriers de l’usine Skoda pour sauver le socialisme en Tchécoslovaquie, et le grondement de leurs chars à chenille avait piétiné et dévoré le réveil de Prague dorée, frissonnant telle une feuille matinale. Et l’espoir de ceux qui s’étaient réveillés du cauchemar de la résignation. C’est à peine croyable : la Liberté – papillon éclos de la chenille d’un tank, empêtré dans la soie d’un jour naissant d’août sur Prague…


SUR LE CHEMIN DE LA VIE

Je n’ai pas réussi à devenir un voyageur passionné. Est-ce parce que j’avais tôt compris qu’on peut voyager sans se déplacer, ou parce que j’avais assimilé la pensée de Pascal que tous nos malheurs nous viennent de n’avoir pas su rester dans notre chambre. Enfant, j’aimais les voyages, bien que je n’aie pas eu beaucoup occasions de me déplacer, mais c’était plutôt une aspiration au changement – si infime fût-il ! – , à des choses connues mais vues de loin jusqu’ici : ces levers au petit matin lorsqu’il fait noir encore, la naissance du jour humide puisque c’est un printemps précoce ou un automne tardif, les lampes vacillantes – œufs froids d’où rien n’éclora car la nuit les a abandonnés dans leurs nichoirs de lueur opaque, les gens s’en allant vers la gare, chargés de paniers et de valises, silencieux comme des conjurés qui se sont déjà mis de connivence, chacun sachant ce qu’il doit faire exactement, le quai désert encore où la vapeur de la locomotive erre le long des wagons à la façon d’un troupeau d’oies agitées que leur gardienne a sans doute décidé d’abandonner, les cheminots avec leurs boutons tels des boutons-d’or éclos sur les amas de scories derrière la gare, la salle d’attente bondée d’une foule préoccupée par ses soucis, réunie autour du poêle ronflant, enveloppée par la petite brume s’exhalant de mon manteau trempé (cela se passait pendant mes fugues de l’internat), ou peut-être par les voiles de mes visions poétiques... car je préférais déjà vivre dans des mondes plus réels. Mais certains ne voyagent-ils pas avec autant d’acharnement à travers l’espace vers des terres et des rivages inconnus que parce qu’ils souhaitent oublier cet autre voyage à travers le temps où la dernière gare est connue de tous.


AU MUSÉE

Cent ans après sa naissance, la Tour Eiffel est vieille comme un squelette de dinosaure dans le musée du temps. Mais n’en est-il pas de même de toute création d’avant-garde ? L’admiration des contemporains, la curiosité des générations à venir, et pour finir, l’indifférence de ceux qui pensent.


POSTMODERNISME

Le vieux poète est assis comme un aigle à tête blanche dans la cage tressée par les méridiens jusqu’où sa poésie s’est déjà propagée, et de temps en temps un des moineaux littéraires, non seulement téméraire, mais insolent en plus, se faufile à travers les barreaux et le pique à la tête. Pour disparaître aussitôt. Il ignore complètement dans quels ciels a volé le poète. Et dans quels ciels il vole maintenant – dans ses visions. Et comment le saurait-il ? Le " postmoderniste " – un moineau qui guette pour voir tomber quelque chose de sous la queue du Pégase.


DEVANT LES MURS DE JÉRICHO

Une percée littéraire. Il semble qu’à mon égard une chose pareille n’était même pas concevable. Je n’avais pas sous la main des critiques pour m’accueillir par des fanfares solennelles ou du moins pour cogner contre le mur avec un bélier couronné par la tête à barbe de bouc d’un beau parleur littéraire. Mais, de mon côté, je n’ai pas transformé la barrière devant moi en mur de lamentation. J’ai plutôt percé sans arrêt le mur de l’incompréhension et dans chaque trou j’ai déposé un rouleau de poèmes, telle une charge de dynamite, tout en guettant le moment pour en allumer la mèche. Ce moment est arrivé. Maintenant, au-dessus des ruines se dresse mon tournesol solitaire. Saint Tournesol Bouche d’or.


LE MYSTÈRE DES VOIX BULGARES

La mélodie née dans le Rhodope où les pins cheminent aux côtés des bêtes sur les sentiers d’Orphée et, ayant gagné les sommets, poursuivent tout droit à travers les congères de nuages, cette mélodie résonnait à présent – dans un film à sujet biblique – au-dessus d’un désert jonché de pierres et de ronces sèches rappelant des squelettes d’autruches, pour lesquelles finalement tant de vérités sur le monde étaient restées inaccessibles. La mélodie déferlait et on dirait que ce n’était pas la touffeur sèche qui s’écaillait tout autour, mais que de chaque recoin jaillissait déjà une eau froide et limpide, qui clapotait et envahissait les airs. Et le monde se garnissait de feuilles à nouveau. Rien d’étonnant, car ce qui vient du cosmos – et le chant avait fait pour de bon le tour de la terre avec les astronautes américains – peut avoir une résonance inédite et vivifiante partout.


À UN CRITIQUE OFFICIEL

Il avait toujours le regard rivé sur le soleil de la pureté idéologique, n’osant pas lui tourner le dos, car il aurait aperçu son ombre et prendre peur comme Bucéphale, le cheval d’Alexandre le Grand. Une fois ayant permis d’être chevauché par des personnages influents, il se consolait avec le harnais d’or qui, en l’occurrence, lui revenait de droit, et était prêt à tout, quitte à ne pas le perdre. Fallait-il alors s’étonner qu’il haïssât le Pégase, cet Ange des chevaux, qui, à la différence de lui, avait aussi le don de voler. En y ajoutant également les œillères qu’il portait, il n’est point difficile d’imaginer ce qu’il voyait dans la poésie, dont les morceaux d’or natif rappellent des renoncules écloses aux endroits les plus surprenants.


NOIR ET BLANC

Les pommiers en fleurs brillaient dans le noir, comme si le photographe céleste développait dans la senteur fraîche et argentée un négatif représentant des négresses aux cheveux crépus, les mains jointes pour la prière dans le jardin du paradis.


HASARD

Dans la conversation la plus ordinaire, tels des brins d’herbe poussant entre les pierres d’un mur de clôture, des mots inédits surgissent subitement sur nos lèvres. Ou peut-être des œufs de pierre craquelés dépassent les ailes de futures pensées ailées.


PENTAGRAMME

antique

Le cyprès – ce fuseau sur lequel Clotho a enroulé le fil noir de la vie de quelqu’un.

pâques

Quel sera son chemin dorénavant avec au creux de la main cette coccinelle – trace d’un clou...

la Saint-Georges

La colline descend vers les maisons, la cerisaie en fleurs jetée sur l’épaule tel un agneau.

le lance-pierre de la vie

Tout chaud et velu, l’écureuil dort au creux de la fourche d’un bouleau, dressant ses jambes en écorce blanche.

pastorale

Le silence – ce crapaud mort.


RETOUR DE COLCHIDE

Toison d’or des tilleuls en fleurs, – la colline exhale son parfum. Et le jour naissant t’aveugle encore par son bourdonnement multicorde… Ici les toisons sont loin de finir puisque l’aube sanglante pend tel un mouton écorché au crochet de la lune. Mais au milieu du cauchemar toi-même bourreau et martyr, tu vois la peau de Marsyas arrachée à toi l’instant d’avant.


LA CLEPSYDRE DU CŒUR

La lune, toute ronde et d’une froideur nacrée, a surgi à l’horizon. Le lièvre dans la luzerne a dressé craintivement la tête. Ses oreilles montraient midi moins cinq sur le sinistre cadran. C’était absurde. Mais en apparence seulement. Son cœur battait à un rythme si précipité qu’au lieu d’une seconde il en mesurait plusieurs à la fois. Visiblement toute chose, aussi bien vivante que morte, vit dans un temps différent.


LE DÉCLIN DE LA VIE

Avec ce manteau blanc formé par la neige tombée la nuit, l’arbre dans la cour de l’asile de vieillards ressemble à un médecin. Mais qui guérira-t-il s’il est lui-même gravement malade. Ses poumons sont rongés par la rouille de l’automne et à chaque coup de vent plus violent il se courbe et crache du sang.


SILENTIUM

Le silence est peut-être bien l’âme de toute chose, comme le prétend un célèbre poème, mais l’âme de la langue n’est pas faite de silence. L’âme de la langue, c’est le silence qui crie.


AUX CÔTÉS DES POÈTES MAUDITS

Il s’était un peu trop passionné pour certains drames personnels des auteurs qu’il traduisait, au point d’en arriver là où finissent tous les décadents. Des brouillards traînaient par terre, on dirait des anges déchus habillés de loques, avec des ailes brisées, qui s’efforçaient de se lever et de poursuivre leur chemin ; des feux follets brillaient dans les ténèbres, ou peut-être, errant ça là sans faire de bruit, des loups invisibles dont les yeux vitreux transperçaient tout de leurs pointes givrées. Dans le marécage où il s’était égaré, ou plutôt où l’avait rejeté la vie qui n’est point favorable aux natures contemplatives, l’attendait son éternel rival et ami malgré lui. Maintenant ils sont sans doute tous les deux en train de se promener à travers les prés du paradis, observant la petite brume lactescente sentant l’anis qui plane autour, et se réjouissant à la vue des cristaux qui y scintillent. Et au-dessus de leurs têtes, bien qu’étant au paradis, telle une grosse olive succulente, brille " le soleil noir de la Mélancolie " …


COUP DE GRÂCE

À Arles, pour la première fois de ma vie, j’ai vu une corrida. Toutes ces fanfares, tout cet éclat de manteaux pourpre, de paillettes et de brillantine lors de l’ouverture témoignaient que la victoire était fêtée avant que la bataille elle-même ait eu lieu ! Ce qui était cruel, ce n’était point le fait que les taureaux mouraient, mais qu’ils n’avaient pas d’autre solution que de mourir. Seul au milieu de l’arène bleue, au-dessus de nos têtes le veau d’or du soleil restait inaccessible. Je comprends bien Brigitte Bardot et ses adeptes. À quoi bon leurs efforts si la vie elle-même s’avère être une corrida absurde – pour le plaisir de qui ? pour assouvir les passions sanglantes de qui ? – où les hommes sont ce qu’ils sont – des bêtes vouées à la mort ? Rien de plus. Une fois sorti sur l’arène de la vie, tu ne la quitteras pas vivant…


NICOLAS VASSILEV RAKITINE

                                        La vie et la mort, la réalité et le rêve…


1

Les toisons blanches des cerisiers en fleurs exhalent leur parfum et moi, berger, à cette heure matinale je marche derrière, tout puissant Dieu ; et, cerné d’or, un nuage vibre dans les airs – l’heureux soupir de quelqu’un qui comme moi ignore de quel côté il va.


2

Écoute, la voix de l’alouette s’est brisée ; des coquelicots brûlants frémissent autour de nous – gouttes de sang. Un vieillard se hâte – vers quels rendez-vous ? – en trébuchant sur la route blanche de la vie lumineuse pour l’instant… Parti la veille au soir enfant, qu’en sera-t-il de lui demain matin ?


3

La cloche de l’église sonne. Les corbeaux – mottes de ténèbres extraites de ce soir labouré – tintent contre le couvercle humide. Et dans le crépuscule froid un peuplier couvert de givre est tapi – l’âme nue et inoffensive du jour déjà enseveli.


4

Des sacs de neige sur l’épaule, les saules s’en vont – vieilles mendiantes. Pas de route, pas de rive dans les plaines de neige bleuissant. Ici chacun marche exténué, à bout de force on avance. Mais si on s’arrête, on constate – hélas ! – avoir traversé le temps même.


SOIF D’IMMORTALITÉ

Des vieilles au visage vernissé plein de crevasses qui hurlent à la mort, car cela est de rigueur, des croix penchées s’étant efforcées de prendre appui sur les brumes d’eau-de-vie, des tombes envahies de mauvaises herbes – les paysans eux-mêmes ne s’avisent de se raser que de temps en temps –, le pope pareil à un corbeau qui peut bien nasiller ce qui bon lui semble, car personne ne comprend ce qu’il dit, pas plus qu’on n’y prête trop attention, les petits nuages d’encens sortant de l’encensoir qui se prennent dans les herbes à la façon de cailles blessées, les cierges fichés dans la terre ou, peut-être, de grosses gouttes de soleil filtrant au travers des couronnes touffues des arbres, le fossoyeur étendu dans l’herbe à côté, le seul, paraît-il, à s’être correctement acquitté de sa tâche contre un pourboire touché à l’avance – la bouteille vide plantée obliquement flotte au milieu des vagues de la mer d’argile (est-ce un appel au secours qu’elle recèle ? ou la vérité sur le monde ?), tout ce rituel somnolent expédié vivement pour passer aux vraies obsèques : autour de tables longues confectionnées avec de grosses poutres et couvertes de journaux, près des chaudrons de soupe de mouton fumants, au-dessus desquels ce n’est pas la vapeur qui plane mais les âmes des agneaux sacrificatoires, devant les bouteilles d’eau-de-vie âcre issue de la première cuvée, avec la première gorgée versée pour invoquer le pardon de Dieu et le bruit des cuillères qu’on fait tinter contre les assiettes d’aluminium au milieu du silence tendu, alors qu’imperceptiblement se nouent les conversations, insignifiantes au début, de plus en plus animées par la suite et dégénérant à la fin en discussions, chacun ayant oublié la raison du rassemblement ici de tout ce monde. Et le soleil couchant est allongé à la façon d’un renard rassasié qui est là à se demander s’il ne doit pas se couler déjà dans l’antre de la nuit. Soudain, dans le taillis voisin on entend le cri d’un coucou, il compte – pour qui parmi les gens réunis ici ? – les ans et pourquoi pas les mois, voire les jours, jusqu’à la suivante cérémonie des adieux. On dirait une scène de Marquez. Ou de Ne sois pas triste. Ou quelque chose dans le genre de Les ombres des ancêtres oubliés, qui entre-temps sont apparus et, invisibles, ont pris place autour des tables parmi les vivants. Peut-on appeler tout cela le commencement d’une vie nouvelle, à condition d’admettre que la mort est le prolongement, le plus réel et, ce qui est l’essentiel – éternel ! – de notre existence.


ÉGALITÉ

Autrefois, au lycée, notre professeur d’histoire parlait de la Grande Révolution française d’une façon si attachante que nous étions nombreux, je crois, à ne pas étudier nos leçons, nous les apprenions en classe tout simplement. Robespierre, Danton, Camille Desmoulins se
parfois vains mais toujours avec le dessein secret de laisser une trace dans ce monde. Sur le trottoir, devant l’école de ma ville natale où j’avais étudié, enfant, des décennies durant on voyait mon surnom Kedi gratté avec un clou sur le ciment frais. On peut donc laisser une trace. Lors de ma dernière visite cependant, j’ai constaté qu’on avait changé le revêtement des trottoirs. Et Kedi avait disparu. Ainsi donc le temps travaille contre nous. Vérité amère… Mais on n’y peut rien ! À l’évidence on doit " gratter " plus vigoureusement, et ce sur des choses que personne n’oserait remplacer.



                                                                          14 décembre 2003, Paris
                                                                          3 janvier 2004, Sofia





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