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Kiril Kadiiski |
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LES CINQ SAISONS
1998
Traduction du bulgare : Sylvia Wagenstein
À la memoire de mon père Kroum Kadiiski – professeur d’histoire
1. LE CIMETIERE DU VILLAGE
Heureux les morts – dans d’autres mondes tout de même…
Et ici – une herbe haute, des croix écartant leurs bras squelettiques :
épouvantails par lesquels Dieu, ou le diable (mais est-ce vraiment eux ?)
gardent les herbes folles envahissant leurs jardins.
Le jour décline ; sur la première croix aperçue tu vois,
accrocher nonchalante son chapeau de soleil celle
qui du matin au soir fauche – pour nourrir l’infini
et la terre toujours inassouvie.
Le monde est éternel – sourira certain,
joyeux ou méchant – le temps passe…
Oh oui, en ce monde compliqué les choses sont simples :
l’arbre de vie est toujours jeune
car il s’appuie – hélas! –
sur les racines blanches des os...
2. LE CIMETIERE CELESTE
La pioche étincelle. Au milieu de la torpeur méridienne
du mouvement tout de même ; dans l’air assoupi
la pioche étincelle, mais dans le crâne de la pierre
qu’est-ce qui explose ? Une pensée ? Une nouvelle explosion universelle ?
Et tu ne sais pas si c’est une galaxie qui émerge quelque part
ou si c’est Dieu qui cogne sur une pierre (le crâne de Yorik ?) !
Qu’importe si la pensée – une motte d’argile – soit lisse,
ce qui compte bien plus (comme chaque fosse), est le sens profond.
Que sont ces élans, ces angoisses, ce sentiment d’inévitable…
Vois le fossoyeur qui dort dans les brumes chaudes de l’alcool –
aujourd’hui encore
le sommeil reste ce qu’il y a de plus doux… Sinon
tout être vivant ici-bas dormirait-il éternellement
sous les constellations en pierre
du ciel d’argile – le plus réel !…
3. LE CIMETIERE DE LA VILLE
Le brouillard rampe sur le chemin bordant le mur en pierres
du cimetière… Le Chevalier, la Mort et le Diable –
invisibles – arpentent leur domaine ; mais leur souffle chaud
les trahit… Impossible de cacher la vie tout de même!
Un bouc erre dans le brouillard de plus en plus dense
et crie comme une âme à la dérive,
impuissante ici – mais déjà tout l’univers
a ouvert ses portes devant elle.
Que savons-nous ici-bas sur les vraies ténèbres et la lumière !
Heureux celui dont la mort aujourd’hui est jugée
légère… La nuit tombe. Il pleut. Et la vérité est encore au ciel.
Eh oui, la vérité sur la vie est toujours banale :
le vent effiloche des corneilles – étoffe de deuil trempée
au-dessus de la porte pourrie de l’existence.
4. LE CIMETIERE DE L’HIVER
Les rafales passent leur balai, traînant par terre
le tulle de neige effiloché de la mariée
camarde… Satan joue-t-il de la clarinette
ou de la cornemuse faite de l’Agneau de Dieu écorché ?
Et les croix penchées dans la neige – invités à la noce
ivres – attendent que quelqu’un leur tende
la main ; même s’ils se levaient – ce serait pour aller où ? Et pour
arriver où ? Ces corneilles attardées sont-elles les pas de Dieu sur le ciel?
La noce bat son plein. La neige crève les yeux des vivants et des morts –
que personne ne voie combien la mort en épouse à la fois ;
toi, tu le sais, mais une autre question pointe, douloureuse, sous tes paupières givrées :
est-ce un bonnet de neige qui surmonte chaque croix
ou les âmes, venues à ce festin sans être conviées,
se taisent-elles anxieuses – comme des corneilles blanches...
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