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CONCERTS CÉLESTES
1979
Ttaduction : Nicole Laurent-Catrice
en collaboration avec l’auteur
I.
LA FLÛTE DU SOIR
1
Ce n’est pas loin du monde, ici, ce n’est pas loin...
Je suis assis à la terrasse d’une brasserie, un nuage de soleil à la main.
Les toits humides luisent comme une rose cuivrée.
Après la pluie mon âme aussi est lavée.
J’accrocherai cette rose à mon revers
et même après moi
elle flambera comme un cœur entre mes côtes nues.
Qu’importe que tu sois beau ou laid, si par tes yeux le monde est transformé...
Un avion passe. Vue de là-haut, la ville ne brûle-t-elle pas comme une blessure ?
C’est bon d’être seul. De n’attendre ni compliments ni cadeaux.
Les flaques sont des lettres éparpillées, timbrées de soleil.
On y trouve, inconnues de tous, les dernières pensées... de qui ?
Chaleur atroce. Jours de plus en plus longs, soif plus dévorante.
Mais comme il brillait, comme il débordait
le vin bleu dans le verre de la pluie...
2
Souvenirs, la plus cruelle des solitudes.
Les falaises derrière Melnik sont des lèvres jaunes et gercées,
les dents de ses maisons blanches tètent en haletant
le mamelon brûlant du ciel.
La nuit étoilée
palpite comme une négresse piquée de rougeole.
Chaque nuit tue un peu plus l’homme solitaire,
il s’écroule dans le noir et ses pensées tristes coulent comme du sang.
Et silence, silence...
L’été s’est dissous.
Dans la canicule nageaient les immeubles aux abords de la ville,
pains de cire transparents,
et dans le ciel grossissait une goutte de miel...
La fatigue jaune du soir dégouline des fenêtres.
Ta bouche est amère,
où est ton foyer, femme au regard bienveillant ?
Est-ce le matin ou si tu rêves encore ?
Un soleil mouillé brille dans la fenêtre
et des oiseaux le clouent sur la vitre de leurs becs de glace,
mais la vitre se brise... De nouveau la nuit.
3
Neige. Neige. Pourquoi la neige est-elle pourpre dans l’âme ?
La neige a tout recouvert.
La neige vole près de l’unique lampadaire.
Est-ce toi qui as déchiré ton oreiller où se cache une pièce d’or ?
Demain tu t’achèteras un bon châle
et tu passeras l’hiver avec ton vieux manteau.
Il neige. Les flocons tombent, tombent.
Maisons, poteaux et arbres s’acheminent vers le ciel.
Tu t’envoles derrière eux. Pour où ?
Tu te dépêches
mais pourras-tu échapper à tes visions ?
Les fenêtres sont des feuilles mortes dans le brouillard opâque
et les réverbères les balaient d’un coup de lumière humide.
Tu te dépêches
mais où vas-tu ?
Un jour la vie même essaiera de nous effrayer.
Et si une source jaillit de mon cœur
c’est qu’une comète à la traîne de feu
a touché son but.
Le soleil est un trou. A travers on voit l’avenir...
4
Je suis vivant, pour l’instant.
Je marche dans les faubourgs des villes nocturnes.
Les éclats de verre de la pluie printanière
cliquettent, luisant sous mes pas mornes.
Le crépi, pansement sale et durci,
laisse percer le sang des maisons.
De ses ongles de diamant la nuit griffe mon visage
mais j’avance obstinément tout frémissant d’ambition.
Je te rends visite à minuit avec un cadeau de prix.
Je t’apporte les plus belles boucles du monde.
Dans les coquillages nacrés de tes oreilles
j’égrènerai deux mots rugueux
et au matin ils seront deux perles.
Mais tu as toujours peur...
L’amour est une belle mort.
Rouges silex, nos cœurs retentiront de fièvre amoureuse
et entre eux jaillira une étincelle meurtrière.
Nous brûlerons tous deux. Que je m’éteigne le premier.
Un éclair brillera dans ton œil. Je me jetterai dessus
et, vaincu, je te transfuserai jusqu’à la dernière goutte,
jusqu’à la dernière, mon sang argenté...
5
Le parc est mouillé.
L’obscurité larmoie comme un œil enflammé.
Sur la clôture de fer le vent a collé une affiche,
aigle jaune dans sa cage.
Tes désirs ne sont-ils pas freinés par les barreaux
bien que tu sois en liberté ?
Quel silence.
Pourquoi ne fait-on pas marcher le juke-box ?
Soleil, verse la musique dans mon corps.
Et le soleil se couche derrière un nuage,
Pan aux moustaches rousses qui souffle dans ses flûtes de bronze.
6
La nuit est proche.
L’arbre immense de l’obscurité va recommencer à se balancer.
Mais je n’aurai pas peur, même s’il s’abat sur moi.
Il déchirera mes vêtements et tout le monde verra
que j’ai revêtu une cuirasse de soleil.
II.
JOURS ET NUITS
L’horizon mord le soleil, langue de bison tué.
La nuit sort ses vaches sur la pente nue du ciel
et leurs yeux jaunes luisent dans le noir...
Quelles fantaisies. Serais-tu venu d’une autre époque ?
Le temps se presse. Comme un adolescent il a grandi d’un seul coup.
Ne sait-il pas que soucis, combats et maladies assaillent l’homme ?
Je ne fuis pas les gens, je vais à la rencontre des révélations ultimes.
Devant moi le passage pour piétons ouvre son clavier
et les passants, doigts agités, vont et viennent, musique terrible.
La ville disparaît au milieu des lumières et du noir de pétrole.
Toute la nuit une mitraillette a toussé dans les terres bibliques ;
avec un fil de la bobine lunaire elle coud des robes de nuit
pour les mères des enfants turbulents. Ma voix se fait de plus en plus forte.
Qui coud pour ma mère une robe noire à cette heure ?
A l’Est il fait jour depuis longtemps. Dans la poêle du soleil
on fait cuire des œufs. La faim jaune est-elle déjà rassasiée ?
Je demande grâce comme un malade demande la vie.
Où es-tu, le Nord ? Là sous la voûte argentée
tombe la neige de Noël. Elle recouvre les vieux peupliers,
anges aux ailes tombantes, qui marchent à travers les champs nus
pour se réchauffer au village...
O monde en morceaux !
Et toi, Statue de la Liberté, nouveau Diogène, malheureux,
qui attends-tu sur la rive de Beyrouth, Manchester ou Tokyo ?
La nuit est noire, comme dans un tonneau, cruellement perforée
par les rudes chercheurs d’or de tous les temps ;
une lueur funeste filtre à travers les trous.
Suis-je le centre du monde ? Et le clou de la croix ?
Qui me comprendra ? La bien-aimée, seule dans la foule compacte,
ou bien tous, quand ma voix se sera tue ?
J’avance. Il fait clair, si clair. J’ai perdu jusqu’à mon ombre.
L’ÉTÉ LE PLUS LONG
Ce n’est pas loin du monde, ici, ce n’est pas loin...
Le soir je me promène à la sortie du bourg
et avec ma barbe rousse et mon bâton en guise de canne
comme un seigneur je longe le cimetière.
Les gens rentrent des vignes à pied ou en charrette.
O heure de contemplation... Derrière les calvaires, les arbres, les maisons,
le soleil sombre subitement
et le couchant se prolonge jusqu’au premier chant du coq.
*
Où va-t-il le fiacre qui s’ébranle avec ses deux poulains
et leur mère ? De sa langue d’argent et de feu
celle-ci les a léchés sous les branches, tandis que la pluie cessait,
et regarde ! des étincelles roses jaillissent dans le noir.
Si les toits n’étaient pas humides, ils prendraient feu aussitôt...
Mais c’est le bout de la rue. Voici la campagne,
le soleil est à moitié enseveli dans l’herbe mauve
et le fiacre s’engouffre dans un tunnel d’or.
*
Il ne pleut plus et l’après-midi est tiède.
Les mouches s’animent après l’apathie de leur sieste.
Dehors, le couchant rouge dégouline
sur la vitre humide et elles le sucent. Déjà vide,
la boule de verre qui roule à l’horizon jette ses reflets dorés.
Encore un jour de passé. Mais qui s’en est aperçu ?
Les arbres balancent leurs branches dans l’ombre bleue.
Derrière, les toits éclairés ressemblent
à des flammes attisées par le vent. Ton cœur brûle.
Où aller ? C’est le soir...
Errant sans but
tu épies les jeunes femmes et tu vois que chaque soupirail
les attend dans le noir et leur met des chaussettes jaunes.
Les voitures tournent
un nouveau film sur le mur du coin ; n’est-ce pas un nouveau
Fellini ? Ou bien est-ce toujours le même réalisme
absurde autour de toi... Dans l’allée obscure
un vrai pauvre est assis et comment peux-tu savoir
si son pantalon est déchiré aux genoux
ou si ce sont les pièces de ses mains alourdies...
Le ciel brille sombrement. Tu vois une époque ancienne :
porte cloutée, trouée par des flèches enflammées,
enfoncée et jetée sur le ciel.
Par là les siècles sont entrés
dans nos jours... Quelque chose de miraculeux au loin :
la lune pourpre frissonne et court à travers des nuages déchirés,
mais de ses branches sèches un peuplier l’attrape –
coquelicot déchiqueté qui flamboie
au milieu du blé par une chaleur sombre et immobile...
Silence partout. Enfin tu vas rentrer.
Pendant longtemps tu resteras éveillé, les paupières lourdes.
Dehors, le couchant dégouline sur la vitre humide. Déjà vide,
la boule de verre qui roule à l’horizon jette ses reflets dorés.
Encore un jour de passé. Mais qui s’en est aperçu ?
MANSARDE
Le jour naît. Sur le bord des toits bleus
passe en vélo suranné un monsieur distingué.
Toute la nuit il a voyagé là-haut dans l’obscurité
et voilà des étoiles collées sur sa cape et son chapeau.
Un train halète au loin et tu crois qu’il fait vibrer
les villages inondés de gris accrochés dans le bleu.
On voit d’ici le faubourg avec ses briqueteries qui fument ;
la ville tremble sous la brume solaire ; écoute l’oiseau de midi :
une note aiguë, un filet pourpre et chaud coule le long de la voûte céleste.
C’est du sang qu’il faut et pas seulement la douleur pour payer une chanson.
Toute la journée le ramoneur a travaillé, son dos tanné brûle,
les oiseaux de leur vol lui rafraîchissent les épaules.
Jusqu’au jour où une fraîcheur étrange le transpercera
et il s’envolera comme de la suie dans le ciel toujours plus bleu...
Il bruine. Une étincelle jaillit de la cheminée sans s’éteindre malgré la pluie,
c’est un moineau qui prend son bain à la fraîche, éclairé par le couchant.
Un avion sous le ciel tend un câble d’argent
et le soleil, wagonnet embrasé, glisse dessus.
*
La nuit tombe. Le voilà tout bleu le bureau de Dieu.
Des parchemins durs et patinés traînent dessus.
Quelqu’un là a tout écrit sur toi.
Tu t’en fiches. Un arc-en-ciel fait la roue au-dessus des tuiles.
Peut-être une comète a-t-elle troué le toit
et sa traîne brille-t-elle dehors, féerique.
Est-ce un signe ? Tu connais ton avenir
et ta marche est heureuse à cette heure.
Tu attends la nuit ; dans la semelle humide du ciel
tu cloueras un fer d’or en sifflotant...
A travers les arbres tu es moucheté des lumières du café.
Tu y pénètres. Dedans il y a foule.
Pénombre. La lampe à l’abat-jour frisotté,
enfumée, salie par les mouches,
est fixée au plafond par une longue aiguille
tel un papillon fantastique.
Peut-être que demain on fixera par une épingle
ton âme délicate sur le ciel...
Tu seras seul sur ton chemin. Que feras-tu ?
Le soleil bringuebale sur le flanc de la montagne
comme un autobus rouge et poussiéreux
et ramène les gens chez eux.
Tu suis l’allée. C’est le bout du parc
et la lune, chauve-souris jaune, s’envole des branches.
Tout a une fin. Mais tu ne veux pas rentrer,
tu vas chercher le troupeau de nuages.
Il y a une heure les moutons ont traversé le pré céleste
et une pluie d’or a inondé les empreintes de leurs sabots.
A LA TOMBÉE DU JOUR
Une pluie glaciale s’abat sur la campagne.
Un bohémien court, tout tourne autour de lui.
Derrière lui le chemin s’envole au vent, avec ses flaques
comme un châle parsemé d’étoiles.
L’été tzigane est terminé depuis longtemps.
Il fait froid mais le bohémien est trempé de sueur,
son tambour résonne en sautant sur son dos comme un soleil...
Ce sont les cris des corbeaux qui les font distinguer des lambeaux de nuages.
Un sombre pressentiment flotte dans l’air.
Le tzigane court, ses jambes ne le portent plus.
La foudre éclate, filet de sang dans les broussailles noires
des cheveux que la pluie va bientôt laver.
On l’a abattu le bohémien. Il gît, livide et frêle, dans les flaques.
Un coq volé est caché dans sa poitrine.
Voici qu’il becquette la chemise blanche
et montre sa crête rouge.
*
Tu descends la colline. La nuit tombe lentement :
la ville en bas – comète d’Halley – erre encore,
traînant la route avec ses poussières de lumière.
Venu du néant, est-ce vers le néant que tout se hâte ! Seul dans la nuit
tu te tais. Le village silencieux. Et les maisons blanchies par la lune.
La nuit est froide et transparente. Est-ce une pluie d’étoiles
qui s’abat sur ses vitres effacées par un nuage imbibé d’eau ?
Ou Dieu lui-même a jeté sur sa fenêtre un manteau
percé de trous… Silence. Tu sens plus fort encore l’hiver avec ton sang.
Tu es si haut maintenant – presque au ciel…Une fine spirale bleutée
monte d’une cheminée. Elle fend l’œuf doré de la lune
et un petit hibou en sort : ton confrère
en sagesse et en silence… Deux chaises. Une table. Le lit.
Et la lampe coiffée d’un bonnet roux – crâne phosphoresent ;
ayant rassemblé tous les esprits, ce Yorick
a peut-être ravi le toit et tu veilles maintenant
sous le ciel noir… Seul au milieu de l’univers.
Oh centrifugeuse d’étoiles, gare fantôme sans rails…
Et tu te demandes encore à cette heure étrange :
est-ce la fenêtre crevée qui bée horrible
ou dans le froid vitreux c’est la main divine
qui t’offre une rose fumante d’étoiles.
*
Dans la nuit pluvieuse les trottoirs rugueux ne sont-ils pas des branches
et les bâtiments, des chouettes lourdes et humides ?
C’est l’aube. Comme des plumes éclaboussées de sang
les fenêtres luisent froidement dans l’ombre.
Le tramway grince et le vent effleure chaque nerf.
Une chèvre d’argent escalade les sommets,
toute enveloppée dans son haleine ;
seul son œil rose brille... Des lambeaux
de soleil humide sèchent sur des branches invisibles
et tu avances dans une forêt de rêve sur le boulevard ensommeillé.
Mais la vie est-elle un conte si elle te fait trébucher sans cesse
et si c’est à grand peine que les plus simples désirs se réalisent.
Tu marches. Des aquariums bleuissent autour de toi
et la lampe, poisson d’or, y nage avec un faible éclat.
*
Dans cette ville étrange vit le poète.
Le soir il sort et voit au-dessus du quartier
un ciel ouvert, couvercle d’un piano à queue ;
mais le vent a fini son concert de jazz
et il n’éparpille que quelques notes, épluchures de tournesol,
sous les pas du jeune poète... Tout est calme,
de plus en plus calme. Regarde, un distique d’argent brille sur son front.
La lune transparente bleuit au-dessus des maisons,
encrier renversé qui se répand et goutte.
En haut de la tour, éclairée,
l’horloge est comme fendue, arrêtée à six heures.
Pourquoi donc le temps ne s’arrête-t-il pas ?
Aujourd’hui peut-être coule-t-il à travers cette fente...
Devant le bistrot c’est éclairé comme sur une scène,
deux hommes en gris gesticulent comiquement et sous la pluie
leurs silhouettes semblent des marionnettes à fil.
Les gouttes de pluie font un bruit de tôle.
Le réverbère derrière les branches noires entremêlées
frémit comme une araignée d’or dans sa toile...
(Et nous dans notre toile, nous guettons ou nous mourons sans gémir ?)
Je voyage vers cette ville et c’est toujours le matin que j’y arrive.
Toute la nuit dans le compartiment des visions tournent en rond
et une lampe semi-sphérique qui se reflète au plafond
est suspendue au-dessus de moi comme Saturne.
III.
*
Pour la première fois tu voyages dans un autre monde, différent...
La terre monte et s’incline
et voilà un pic enneigé dans la brume,
volcan argenté qui fume.
Le soleil brûle. Il n’y a de hublots gelés que les hélices
et à travers tu ne peux jeter un coup d’œil
que dans ton âme, pleine de ciel et de calmes
chevaux qui galopent jusqu’à l’horizon...
Vois en bas les troupeaux d’ombres de nuages
galoper peut-être au-dessus de la terre russe… Déjà ?
Ah les rivières ! Au-dessous de nous, c’est la Russie à perte de vue !
L’eau est dorée comme si elle s’écoulait directement du soleil.
Quelques maisonnettes qu’un berger mène à l’abreuvoir...
Il fait sombre à l’intérieur – comme dans un temple fermé ;
et la lance du soleil tremble, ayant brisé la fenêtre
pour transpercer le poussiéreux dragon du silence…
Les mains de la Vierge brillent – crocus où perle la rosée.
Il commence à pleuvoir. Et des hommes-nuages,
en manteau de fourrure, sautent sur les ailes
et de là halent la terre – vers le Paradis ? – avec des câbles d’argent.
Voici que dans le couchant et la pluie luisante jaillit l’avion,
poisson rouge dans les filets d’un vieux pêcheur.
*
Une pluie silencieuse tombe sur Moscou. C’est le temps des rimes exquises
et des métaphores épatantes... La lune gît sur le pavé froid
sous la guérite en verre de l’agent au carrefour – tasse de thé
sur un plateau d’or que le soir m’a offerte, a moi, l’étudiant pauvre.
Mais qui n’a pas bu le calice amer ? Est-ce du sang qui arrose ce pays ?
N’a-t-il que la neige pour bandage ? Et la mort serait-elle son destin fatal ?
Les étoiles ébréchées sont béantes au-dessus du Kremlin,
trous dans la barque Russie qui navigue sur une mer de sang.
*
Il pleut à verse. Maïakovski est seul dans Moscou
avec une perruque argentée futuriste
– éclaboussures qui rebondissent sur sa tête en bronze,
aurait dit un autre que moi.
Colonne Morris, je m’assiérai sur ce très haut piédestal
et, en contemplation, longtemps j’écrirai par la pensée...
De la cire coule des feux rouges au carrefour
et met un cachet sur une affiche tombée comme sur une vieille lettre.
Je vais vous l’envoyer. Elle est la seule vraie ici... Que me reste-t-il ? Prendre un verre…
Je porterai un toast le crâne plein de strophes à la main ! 1
Suis-je malade ? La fontaine croule et se brise comme un thermomètre.
Or je dois avancer. Je dois tout surmonter.
Devant moi, des flaques de lumière, je les enjamberai,
je continuerai, je marcherai avec les arbres de la ville.
Voici la lune, le disque doré
qui diffuse la mélodie de la pluie.
1 Citation de Maïakovski, en russe dans le texte. (N.d T.)
*
L’asphalte est une tôle de lumière que forge la pluie,
je l’ai réservée pour le toit de ma future maison.
Il fait froid. Tu marches. Au-dessus de la bouche de métro
une lettre au néon, foudre verte sous l’averse.
Cela n’en finit pas. Il y a si longtemps que le soir se hâte à ta rencontre...
L’orgue des gouttières diffuse sans cesse ses concerts célestes
et tu cries :
Mon amour, ouvre-moi, l’obscurité est une porte noire,
c’est mon cœur qui frappe à la porte.
MUSIQUE DE GRANIT
Avant même que j’aille chez lui, il était arrivé.
Néva. Au bord des vagues de plomb 2
Marécages. Roseaux. Sable. Isbas poussées en une nuit comme des cèpes.
L’aube froide pâlit, vision d’incendie antique dans un royaume sous la mer.
On dirait un conte. Les nuages pendent jusqu’au sol, filets de pêche humides,
et rarement, très rarement, y brille le soleil comme un poisson d’or.
Aura-t-on le temps de faire un vœu ? Pierre le Grand a déjà commencé.
Dans son char, du matin au soir, il vole à travers la boue.
Marin et nomade, il vient de mondes lointains, tel un dieu antique
et une toison d’or brille sur sa tête dans la pénombre polaire.
Qu’importe si aujourd’hui il est salué à son passage non par des cris de joie
mais par des plaintes, les ahans des rameurs, les bruits des marteaux
et les étincelles, ah ! les étincelles qui coulent
comme une sueur de sang. Mais lui ne voit rien.
Italiens, Allemands et Hollandais passent avec des plans roulés.
Ils s’en font une longue-vue pour voir l’avenir approcher :
Saint-Pétersbourg...
Dentelle de granit. Boulevards riverains. Garnisons assoupies.
Canaux aux eaux lentes, jaunes en hiver. Ponts sur lesquels le matin
claque la pluie froide. Brouillard rampant dans le parc. Parmi les arbres nus
les lanternes allumées se balancent comme des pendus...
Et le soir. Un vent aigu. Un tourbillon de neige au tournant,
des troïkas aux clochettes qui s’estompent. Des palais éclairés
dont les fenêtres bourdonnent jusqu’à l’aube de musique et de rires.
L’éclat du bal, est-ce la vraie lumière de la ville?
A la flamme tremblante d’une bougie, des officiers et des poètes épris de liberté
pensent aux lendemains de la Russie, plongée dans les ténèbres....
La nuit passe imperceptiblement et la brume froide se teinte de rose,
batiste imbibée de sang clair. Ou peut-être inondée de soleil…
Décembre. Le ciel est déchiré par le roulement des tambours
et les lambeaux humides tombent sur la place du Sénat.
Est-ce la Russie qui enlève déjà ses guenilles ?
Les hommes se tiennent tête nue. Les uns s’en iront bientôt vers les mines de Sibérie,
les autres vers la potence. Au-dessus des têtes blondes, la corde frémit.
Et tu vois, ce nœud c’est leur dernier O d’enthousiasme.
O Pétrograd !
Obscurité humide et enfumée. Sirènes enrouées.
(Vers l’usine d’un jaune sale comme un fromage à moitié rongé
s’avancent les fourmis de tous côtés.)
Manifestations sanglantes. Boulevards déserts. Tracts rouges tombant des arbres
ou sang qui s’envole des pavés. Les affiches arrachées par le vent –
flaques jaunes, débordent, débordent, noient les sifflets des policiers,
les détonations, les escadrons de cosaques qui s’enfoncent jusqu’à la poitrine.
La pluie bat. Le ciel s’ouvre sur un éclair...
_ _ _
Tu suis les quais de la Néva.
La neige est de plus en plus épaisse. Tout est troué par les shrapnells.
Des plaques commémoratives luisent dans la nuit.
Et soudain... une rose en cellophane, goutte immense de sang gelé,
commence à fondre dans tes yeux.
2 Citation de Pouchkine, en russe dans le texte. (N.d T.)
POÈMES SUR IVAN BOUNINE
1. ODESSA 1919
Le soir fraîchit sur la mer. La pluie a tout lavé,
des draps jaunes sont étalés sur les pavés bleus devant les bistrots.
Les lanternes s’y coucheront, ivrognes aux cheveux roux...
Au ciel humide s’est collée, arrachée par le vent, une affiche rouge.
Tu es assis solitaire dans le parc. Le boulevard, plus clair derrière les arbres, s’agite.
Les prostituées et les chansonniers se rendent ensemble à leur travail.
Les réverbères se balancent toujours et sur les trottoirs
ils déversent l’eau jaune des bords de leurs vieux chapeaux.
Lune sur l’autre rive – d’ici on dirait un samovar ancien –
et le sentier au clair de lune comme un filet de thé qui commence à chuinter.
Du bout des feuilles et des branches le couchant s’égoutte dans les flaques
et un chien lape l’eau en croyant que c’est du sang chaud.
(Ailleurs, des villages éclairés, un cheval mord le soleil, l’écume aux dents,
et s’étend sur la campagne baignée dans une ombre pourpre.)
Tu pars. Au loin ta voie est une lourde chaîne rouillée
alors que cette ville-ci demeure comme une ancre d’or.
2. UN ÉMIGRÉ RUSSE À PARIS
De nouveau Noël est descendu.
Il brille dans l’air très clair.
Mais une pluie clairsemée commence à tomber
et les couleurs des lampes déteignent sur le pavé.
Des gouttes de sang noir resplendissent
sur la visière de ta casquette.
Un vent frais souffle... Tu as tout oublié.
Ta barbe a déjà des fils d’argent.
Le ciel et les vitrines brillent,
les guenilles humides de la neige
sont noires. Tu penses avec terreur
que le monde se fissure, qu’il va s’écrouler.
Regarde donc, sur les fils du trolley
cachés parmi les flocons tournoyants,
passe un instant un reflet pourpre –
étincelle emportée par le vent.
Tu la suis des yeux. Elle s’amenuise...
N’en est-il pas de même de l’espoir ?
Les passants lumineux qui fuient le long des murs
sont le visage du vent dans la ville.
Le tram court déjà dans la campagne,
derrière lui se couchent les arbres.
Tu ne les verrais pas dans le noir
s’ils n’étaient habillés de neige.
Sur le ciel les flocons ont gelé,
ils ne tombent plus, verts dans l’obscurité.
Le vent céleste est si cinglant
qu’il leur arrache des flammes.
Les flammes s’égouttent sur ton cœur.
Tu as tout oublié. Pas de trolley aux environs.
Mais est-ce un ange empêtré là-haut? Des branches craquent doucement,
l’ombre est argentée, des duvets d’argent volettent.
Tu es là. Tu n’en crois pas tes yeux,
quels hôtes splendides sont descendus du ciel !
Et, parmi les arbres blancs, l’obscurité a disparu.
3. LE FOYER
A Macha
Crépuscule dans les vitres. Sur la corniche
sont-ce des moineaux qui picorent des gouttes ?
Ma femme se tait le regard fatigué.
Il s’est remis à plevoir.
Nous nous taisons et causons à bâtons rompus,
la plume d’or est dans l’encrier
de l’abat-jour. Dans le noir le samovar brille –
feuille qui tient à un fil d’araignée.
Le coucou ne s’endort pas.
Il picore et picore le cadran
jusqu’à ne laisser, argentée,
qu’une seule flèche dans le demi-jour.
Minuit. Sur les vitres
des astres invisibles frappent
et le livre entre les lettres
allume des constellations.
IV.
UN ESPOIR POUR DEMAIN
1. LA BLESSURE CACHÉE
Toute ta vie tu te tiens sur le seuil. Entre le bien et le mal,
entre l’infarctus de la pivoine et les cachets... Eternellement sur le seuil.
Toi-même tu es double. Ton cœur est un aimant vivant,
même déchiré il gardera deux pôles.
Minuit. Fenêtres. Rire pétillant. Ombres chaudes et bicéphales.
Visage blanc de clown, la neige est bouffie et froide.
Que le monde aille bien... Mais qui te fera du bien à toi ?
Peut-être que le lendemain sera ta récompense.
Souris. Encore. Pour résister un sourire est nécessaire.
Ensuite quand tu les auras tous roulés, jette-toi dehors et sois le premier
à tuer la nuit. Le jour viendra. Qu’importe les pièces à conviction.
Le peuplier, poignard murmurant, est trempé d’un sang vert.
2. ENTRE LE JOUR ET LA NUIT
La mansarde attend dans le ciel. Cachons-nous là derrière trois portes.
Calfeutrons la fenêtre avec la couverture trouée
et dans la nuit mystérieuse comme un grand bleuet épanoui
tournera un soleil d’azur au-dessus de notre amour...
Est-ce peu aujourd’hui de se rappeler le bien ?
Il fait froid. Le vrai soleil s’arrête ici de moins en moins souvent.
Parachute en flamme, il tombe quelque part vers le sud
mettant le feu aux plumes d’autruche des palmiers...
Quels espaces énormes nous séparent. Pays lointains, parallèles torrides...
Asseyons-nous devant la télévision (un brouillard nous a bandé les yeux),
bien que cela puisse gâcher la soirée à bien des gens –
ruines, maladies, rides aux yeux des enfants,
oiseaux de fer hurlant là-haut, qui picorent les étoiles rescapées
et pondent des œufs de feu.
S’asseoir devant la télévision, c’est la fin de la jeunesse.
Le vagabond, lui, n’attend pas. Il se dépêche vers le ciel, vers le matin,
pour mettre à son doigt le dé du soleil et, tant qu’il est jeune encore,
raccommoder, raccommoder ce vieux monde déchiré.
3. CRI
Le soleil couchant, couteau d’or ébréché,
découpe la montagne comme un pain.
Neige. La neige crisse sous les pieds.
La nuit gèle sur la terre.
Où vais-je dans le soir ?
Les hommes peuvent être frères
mais s’ils sont heureux. A qui envoyer
peines, peur, envie ?
J’ai vu la lune pétrifiée –
grinçant comme un affiloir maladroit,
elle affûte lentement les cheminées
et fait voler des étincelles.
Le pain, c’est un pain plus gros qu’une congère,
mais est-ce de pain que l’âme se nourrit ?
Si tu ne veux pas te blesser
tu dois attaquer adroitement.
Et l’ennemi, pourquoi se cache-t-il ?
L’ombre mutilée de l’arbre
se jette sur la porte en pleurant lamentablement,
chat noir roué de coups.
Je m’arrête, Saint aux bras d’argent.
La lune m’appelle d’une voix claire
pour aiguiser mon cœur comme la pointe
d’une vieille pique ensanglantée.
4. GOULÉES DE VIE
Les nuages blancs au-dessus de moi se fendent
et le bleu, foudre morte, vise mon cœur.
Mais regarde, il devient une rivière qui pousse la glace vers les rives
et traîne le soleil, oie gelée blessée.
Je suis sur une colline. C’est le printemps. Je vis.
Je n’ai pas peur. Aucune idée ne m’obsède.
Je porte un fusil. Par le canon on voit le monde de l’au-delà.
Est-ce que rien ne nous arrête quand on va vers la victoire ?
Le peuplier bruisse, fontaine verte dans le crépuscule,
et à sa pointe, comme un ballon d’enfant, rebondit le soleil.
Et puis quelqu’un tire dessus. Du coup
il se précipite vers la nuit et fuit sa propre ombre.
Mon cœur tremblant rampe vers l’obscurité.
Sur la pointe de quel couteau va-t-il se ficher?
5. L’HOPITAL
Les ailes de la fenêtre pendent ouvertes.
Elles ne reviennent ni ne songent à s’envoler.
Et toi, enchaîné de force, tu es couché sur un lit blanc,
âme qui a déjà fait sa valise dans un corps vide.
Les protubérances vertes des arbres bouillonnent. Le robinet coule.
C’est dangereux, mon âme, ne sors pas seule dans le noir.
On étouffe. Il fait nuit. La courbe rouge de la température
jaillit du tableau et troue le ciel en tonnant.
La douleur devient plus forte. Tu gémis sur des épines
en méprisant, pour la énième fois, ambitions, menaces et vanités.
Pour la énième fois ? Pourquoi oublie-t-on si vite
la douleur insupportable. A-t-on si peu de force d’âme ?
Il ne pleut plus. La fenêtre est ouverte à deux battants
et quelqu’un y a suspendu la nuit.
La nuit est une radiographie avec un nuage rongé au milieu.
Nous faut-il toujours le noir pour voir le vrai visage des choses ?
6. ENCORE PLUS LOIN ET JUSQU’AU BOUT
Tant de choses ont passé, et des meilleures. De nouveau près de moi
vient clapoter la vie et je nage dedans, doux risque.
Le soleil se repose sur ma tête et s’envole. Mon cœur bondit, de peur.
Je suis un noyé, soleil, rattrape-moi dans tes griffes dorées.
La nuit m’épouvante comme un vieillard impuissant devant l’amour.
La lune, miroir chirurgical, éveille en moi de mauvais souvenirs...
Lune, lève-toi, comme le bout d’un tunnel qui approche. Lève-toi
pour moi. Dehors il y a des hommes, de l’herbe, des animaux, un obélisque.
Des peupliers, truites de feu, s’élancent vers les cataractes du ciel.
L’eau jaillit. La vie s’écoule. Vérité banale ! Pour moi aussi elle s’écoule.
Seul le soleil apparaît encore au milieu des vagues du ciel
comme la tête d’un noyé... Jusqu’à quand ?
SOUVENIRS AUX AILES DE FEU
1. CRI DANS LA NUIT
L’après-midi est sec. Un cheval galope sur la route
et son corps, flamme sur un cordon de poudre,
se hâte vers l’horizon. Il fera sauter le ciel
et le soleil mettra du temps à se coucher. Ici c’est le silence
mais quelque part s’envolent
et pour de bon, les ponts, les maisons, les hommes.
Qui voulait avoir des ailes ? Pour aller
où ? L’ombre des meules chaudes
traverse les champs, rampe sur le ciel
et des grues, dorées par le ciel couchant,
prennent du temps pour disparaître dans le crépuscule.
Nuit. Si la nuit tombe, c’est la faute au soleil aussi.
Et toi ? Tu te tais dans la nuit. La lune, sur l’horizon,
et son reflet dans la rivière, bandes de magnétophone
éternelles, tournent, mais personne n’entend
la musique des sphères. C’est peut-être la nuit
qui enregistre tes pensées claires dans le noir...
Un train passe dans un grondement. Telle une vitrine sombre
il brise l’obscurité. Et tu te coupes aux éclats de verre.
La ville cligne des yeux dans le lointain, braise
qui s’éteint ; par-ci par-là de hautes bâtisses plantées
et un nuage éclairé par en dessous, champignon jaune,
est suspendu dans l’air...
Essuie avec ta langue, soleil,
la trace froide de l’escargot à réaction
sur la feuille de chou du firmament.
2. DESTIN
Tous rentrent se mettre au chaud. Je suis tombé, mais quand ?
La pluie me pique. Les feux rouges proviennent d’une banque
de sang congelé. Comment réchauffer la terre ? Loin d’ici
demeure l’été chaud. Le ramoneur
décoré d’un hérisson, œillet noir, passe
près de moi. Cette ville est grise et glaciale. Elle se réveillera
quand les auvents secoueront leur neige. Tout sera plus mort qu’endormi
tant qu’ils ne commenceront pas à casser leurs dents de glace
sur la noisette du soleil... Et le temps se dépêchera, pour aller où ?
Pour nous c’est clair, mais pour lui ?
Des jours ensoleillés viendront. Et tu seras heureux
de marcher, de travailler, d’user ton cœur.
Avec l’encre verte de son bourgeon, une branche
écrira que tout finit par la fatigue. C’est vrai,
mais tu t’en iras encore vers l’été aux tièdes rivières
où l’on voit se dresser à midi, cygnes noirs,
des têtes de buffles. Chaleur. Le mirage plonge.
Le soleil reste. Mais comme un sucre dans un bol
il fond... jusqu’à disparaître tout à fait par un automne quelconque.
Et tout devient amer autour de toi.
3. LARME SUR LE FEU
Après la pluie le ciel nocturne est clair et froid.
La trace d’un avion jaillit d’une cheminée,
fumée rose. Où va-t-elle, se perd-elle dans l’avenir ?
Tu détestes le soir. La solitude nous rappelle constamment
que l’avenir nous attend. Et combien de femmes heureuses
qui t’embrassaient à la hâte, lèvres dorées,
s’en retournaient chez leur mari. Eclat trompeur.
La femme la plus chaude de ta vie, où tremble-t-elle de froid maintenant ?
... Tu étais couché, tu soupirais sous le ciel et au-dessus de toi
respirait l’univers, dénudé, corps âpre
dans la sueur des étoiles. Un feu mourait dans la nuit,
buffle noyé dans le sang et la vapeur... Les souvenirs sont les âmes
des amours et des espoirs défunts ; toujours plus impérieux,
ils emplissent notre vie. Souvenir, envole-toi de moi.
Qu’importe, papillon violent aux ailes de feu,
que tu déchires le cocon de nerfs rouges et coriaces.
Dois-je avoir des regrets ? On dit que chacun forge
sa destinée... Quels forgerons sommes-nous si le soir,
chaque soir, sur l’enclume de la montagne
quelqu’un forge le soleil...
4. PARMI LES ETOILES
Nous vivons d’espoir. Ainsi l’homme oublie le mal, mais pourquoi
ne se souvient-il pas du bien ? Notre drapeau dans le ciel est une fenêtre
par laquelle nous voyons l’aube se lever chaque matin. Impatients,
toujours plus impatients, nous attendons que le jour naisse. Avec le même espoir.
(Ainsi le prisonnier attend-il le clavier de la lune sur le mur
et toute la nuit il joue pour le soleil et seulement pour lui...)
Ne savons-nous pas que le jour est une maison bâtie sur les ruines
de la nuit délabrée ? Qu’importe que le palais céleste s’écroule
sur nos têtes ? Nous sommes couverts d’étoiles. Heureux hommes étoilés.
Et comme nous sommes courageux ! Nous vivons sur un œuf
que demain un poussin de feu peut faire craquer de son bec.
V.
L’ANNÉE
A mes parents
1
Où est aujourd’hui ce printemps-là ? Il était si impatient,
neige encore sous les buissons : oies blanches
à l’abri du crachin...
Tu revois tout tandis qu’il pleut sur la fenêtre.
Il fait une nuit bleue et mouillée dehors,
mais dans l’arbre nu, corbeille défaite et pourrie,
brille un œuf nacré d’humidité.
Il en sortira l’aube que tu attends depuis si longtemps...
Quelque part en ce moment un paysan arrive dans son champ
et le soc, perché sur le joug, se balance éclaboussé d’aurore –
corbeau d’argent blessé... Il fait noir dans la cour.
Les maisons sont obscures, on n’en voit pas les fenêtres, même de près,
mais voici le vent qui apporte de l’est une eau pourpre
qu’il verse sur les vitres froides.
Verras-tu cela aujourd’hui ?
La neige flamboie sur la crête de la montagne.
La rivière, partie de là-haut,
plus rouge que le métal, traverse la petite ville sombre.
Bientôt le soleil éclaire les toits
d’où gouttent du sang chaud et du lait...
La pluie qui tombe est froide. En regardant la fenêtre, tu comprends.
Seuls les oiseaux sont identiques, ils croassent d’une voix enrouée,
et voici la rivière lente – sont-ce des glaçons qui flottent
ou les reflets du vol de corbeaux qui se heurtent,
givrés par le soleil.
Le soleil chauffe, humide, œil précieux
du bœuf bleu du ciel... Tu te rappelles le paysan.
Il marche quelque part, oublié, peut-être dans un autre siècle, très loin.
De la paille orange pleut dans l’air bleuté.
Le paysan avance avec deux nuages clairs au-dessus de lui –
ce sont ses bœufs qui se mirent dans le ciel.
2
Toi, notre enfance, souvenir doré...
La poussière tournoie au loin, fumée d’une bougie qui pleure
et voilà une procession légère dans l’air frémissant.
Le soleil est en laiton. Un grillon le lime avec zèle. La voûte est poussiéreuse
et les paysans, à l’horizon, cheminent dans le ciel.
Ils savent qu’il y a une Voie Lactée, chemin pavé d’argent,
la nuit tu dois les y voir.
C’est assez, soleils, bannières, pierres dorées cognent,
la terre tourne devant les yeux sombres et secs. Tintement de cuivre.
Calme. Corps évanoui qui retentit dans le silence de mort
et finit dans la sueur et la poussière âcre et poisseuse.
Chaleur qui plane dans les yeux, est-ce un coquelicot brillant dans les blés
ou dans ton sommeil un rossignol de feu dans une cage qui résonne ?
Le cortège s’enfonce, toujours plus pâle, et s’éteint dans la vive lumière.
Le ciel fume sur les bords, une marmite d’eau renversée sur lui,
et finit par flamber... Quelle heure étrange,
un faucon sombre semble se précipiter sur la montagne
et le soleil, rouge, est pris dans ses griffes.
C’est la ceinture de flanelle de Dieu qui s’est déroulée
et s’est abattue dans la campagne grise et or,
ou peut-être est-ce du sang qui sort... Et ce jour épuisé passe.
Tout est désert. Seul le troupeau qui suit la rive et rentre à l’étable
te fait tout oublier : obscurité sous les arbres, tu vois clairement
des coquelicots de soleil couchant qui flottent et flottent,
tantôt allumés, tantôt éteints, et qui résonnent de leurs voix cuivrées...
Les uns après les autres histoires et événements se succèdent.
Voyage avec eux, même si tu dois souffrir. Il arrivera bien quelque chose.
Le petit berger se dépêchera dans le doux soir incolore,
le vent s’échappera de sa flûte
et tu comprendras qu’il ne peut plus chanter,
même la fin de l’été.
3
Tout arrive imperceptiblement. Voûte céleste déserte, froide.
Au loin des oiseaux se rassemblent, pressés, – qui les pourchasse ?-
et entre les côtes noires d’un arbre, un nid,
tel un cœur réduit au silence, est blotti.
Où vas-tu et qui es-tu sous le ciel ?...
Est-il réel ce monde : un homme avec son âne
descend la colline pour rentrer au village
et la fumée du tabac rend le brouillard impénétrable.
L’automne s’en va avec le jour. La pluie arrive,
un froid gris et transparent tombe goutte à goutte,
les poteaux télégraphiques s’estompent dans des filets d’eau
et les blancs piverts, rosés, semblent s’accrocher à l’obscurité.
Le village, enfin. Le couchant est vermillon
mais enrobé de fumées humides, de brume. Seule la coupole
se voit de loin, éclairée.
Des enfants massés derrière les carreaux la regardent
avec une exaltation silencieuse : on dirait le soleil
à demi couché. Vent piquant.
Sur la route, des fers à cheval luisent dans le noir.
Près des fenêtres éclairées, neige fondue et pluie.
Deux bœufs avancent. Dans la charrette un vieillard
assoupi fume sa petite pipe.
Les flocons frémissent et fondent.
Plus rien. Le noir. Dans les nids déserts,
de petites boules de neige, oiseaux d’argent...
C’est déjà une autre époque. Demain tu t’éveilleras,
la neige t’arrivera à la taille, il y aura
un ciel vert et transparent et du soleil.
Mais tu auras tout vu comme dans un rêve :
minuit, la neige qui tombe, épaisse, épaisse,
et le réverbère qui jette sa lumière sur elle,
flaque d’or encore intacte.
4
Quel monde différent et déjà lointain. Et dire que tu es né ici...
La lune brûle sur la pointe d’une flamme bleu pâle.
Ciel clair et froid. A cette heure violette
une sorcière, invisible, passera sur les toits
et balaiera la fumée de neige des cheminées.
De nouveau le calme jusqu’à ce que le soleil se déchire aux buissons givrés.
Les coqs s’égosillent, l’aube froide frémit
et comme un coq de feu sauvage qui se jetterait sur une poule
un nuage se rengorge et picore son ombre sur la colline.
Comme tout était triste hier et aujourd’hui si gai.
Est-ce enfin le plus beau jour de ta vie ?
Tu auras tout ton temps pour ne penser qu’à toi
tandis que les gens vaqueront dehors et que le soleil, hérisson gelé,
traversera le ciel... Le voisin coupe son bois.
La fenêtre est sèche et tout autour n’est que cristaux.
Le nid sur la cheminée est plein de neige
et la fumée qui en sort rappelle la vapeur
d’une marmite de cuivre. Un porc couine, on doit le renverser
pour lui peindre son collier de Noël.
Ici ce sont des jours ordinaires et des fêtes simples...
Campagne blanche et paisible. Un hélicoptère passe,
son ombre court sur la neige comme un renard bleu
et des chiens aux aboiements sonores volent après lui.
Deux bohémiens s’avancent sur la route...
Les enfants sont en vacances et patinent jusqu’à la nuit.
Après eux s’en reviennent les chasseurs, ils n’ont pu blesser que le soleil.
Derniers bruits, qui s’estompent eux aussi. Puis plus rien.
Tu es assis dans une douce pénombre et tu fumes ta pipe en terre.
Dehors il fait noir. Puisse le jour finir ainsi pour tous :
le soleil épuisé s’est posé sur ta cheminée
puis a glissé dans l’âtre.
VI.
LE RAMONEUR D’ÉTOILES
Depuis quand ne suis-je pas sorti de ma mansarde, dorée au crépuscule ?
Je contemple les étoiles dans la fraîcheur de l’automne –
araignées phosphorescentes posées sur les vitres dehors.
J’aurai peut-être l’air vieux pour beaucoup. Pourtant
j’attraperai la plus grosse araignée et quand elle aura résonné sur le pavé
je descendrai le long de son fil parmi les passants attardés :
" Cette vie n’est pas qu’à vous..."
Mais qui écoute des vers jamais entendus ?
Sur les mers du sud le soleil est une perle de feu dans sa coquille...
Le vent humide et froid se précipite
et, sous la lumière du soupirail – une affiche tombée –
il essaie de se faufiler.
*
Une voiture passe et les arbres commencent à remuer. L’homme dans la cave
est fatigué de scruter l’obscurité.
Si je souhaite la mort, c’est pour que meure le noir dans sa chambre.
Que le soleil cogne contre le plancher
comme une tortue sortie de l’herbe fraîche.
Que ses enfants quittent leur lit
et du balcon regardent la barbe à papa
des arbres printaniers.
*
Te souviens-tu quand nous vagabondions, deux jeunes poètes,
sans penser au destin...
Et l’automne
comme un dragon de feu dévorait la forêt.
Il y a toujours dans la vie un moment où tout s’inverse.
Les pavés étaient muets, feuilles bleues carrées
sur l’arbre tortueux des rues
qui ne sera jamais dénudé.
Ami, pourquoi seul ce qui est inanimé vit longtemps ?
Tu te souviens ? Dans les verres en cristal de nos jeunes voix
nous avions versé et avalé le couchant comme un remède vivifiant,
mais les verres se sont fêlés...
*
Dans la fraîcheur humide du soir
le soleil est un hublot de sous-marin
derrière lequel se balance une mer de métal en fusion.
Où allons-nous ? Le monde n’est pas si profond
et ce n’est pas la simple fatigue du samedi que nous accusons.
Du corail de feu brille dans mon verre.
Peut-être existe-t-il quelque part un pays inexploré
mais, après tant de poètes,
ce n’est pas moi qui atteindrai ses rives...
*
Il est déjà tard. Le crépuscule flambe sur mon visage comme un alcool.
Mes jambes finissent par s’arrêter d’elles-mêmes.
Je suis tout noir. Tu courais vêtue d’une robe cramoisie
et le vent te déchirait comme une torche
dont il jetait sur moi la suie...
Il ne reste que le chemin parcouru.
Sur l’asphalte trempé
les feux jettent une feuille jaune, puis carmin.
Une saison sans fin arrive.
Le ramoneur d’étoiles attache la lune avec son filin
et se prépare à nettoyer les cheminées de l’automne.
Passé...
Passé...
LA CLOCHE DU SOLEIL
A la mémoire d’Athanase Daltchev
1
Comme un crabe aux pinces rouillées le quartier somnole dans la chaleur.
Ici la vie s’écoule avec lenteur, comme une vieille rivière.
Ici, c’est juste le milieu de la vie,
des journées monotones et la liberté offerte en cadeau.
Douceur de vivre. Des enfants courent, la tartine à la main. Qui les y oblige ?
L’œuf frit du soleil exhale une vapeur délicieuse...
Mais pourquoi le monde, merveilleux aux yeux des enfants,
commence-t-il à être amer et douloureux le lendemain ?
Quelque part la vie stagne, entraîne et abuse les gens.
Nous sommes pressés. Mais qui peut échapper au destin ?
Ici la vie s’écoule avec lenteur, mais toi tu nages péniblement vers la rive.
Le soleil, terrible tourbillon.
Les hommes rentrent du travail. Ils se lavent dans la cour,
essaient d’ôter de leur dos la fatigue du jour.
Puis ils dînent. Et quand la lune déchire le sac du ciel,
des grains sonores tombent sur leur sommeil pesant.
Sur le seuil les vieilles bavardent tard dans le noir.
L’âme ne va-t-elle pas se lasser d’attendre ?
C’est toujours du même endroit que vient le jour
et la nuit, chat céleste, lui coupe la route.
2
Le ciel est nu et froid. Tout le monde s’est abrité
et entre deux fins peupliers la lune marche sur des échasses.
Tu lui ressembles, ta marche est incertaine,
mais comme les autres tu ne peux pas, ou ne veux pas, marcher.
Tu avances sur les pavés mouillés comme sur la Voie Lactée.
La nuit est humide et étincelante. Nuit, rose noire du poète.
Les amoureux font trébucher la lune qui tombe dans le canal,
le visage éclaboussé de boue, et se noie dans l’eau huileuse.
C’est toujours comme ça dans la vie : pas de tendresse sans haine.
Des lunes sous leurs paupières enflammées deux chats feulent à la fenêtre.
La vie brûle. Le caviar des étoiles gelées
éclatera en lambeaux et le soleil naîtra.
Puisse-t-il apporter demain la joie aux enfants endormis du quartier,
poisson doré frétillant dans les algues de la fumée.
Les fenêtres s’éteignent. La gouttière sèche ses pleurs rouillés.
Les gens s’endorment et avec eux les soucis, les peines, les querelles.
Seul le poète flânera toute la nuit dans des quartiers inconnus
pour y chercher les querelles, les peines et les soucis pas encore endormis...
Et un poteau, une lampe allumée sur le front,
extraira jusqu’à l’aube les minerais du ciel
pour en couler la cloche du soleil.
SOLEIL TOMBÉ
Un homme sur le pont rougi. Qui a taché de vin le ciel ?
La rivière emporte le soleil
comme un bouchon inutile.
Que restera-t-il de nous en ce bas monde
si nous ne retenons pas avec nos dents – ne serait-ce qu’une fois –
notre soleil blessé en pleurant de rage ?
Où va l’homme sur la terre ?
Peuplier solitaire, son ombre se balance sur la rivière comme un pont suspendu.
Mais comment le parcourir en suivant le cours des jours enfuis ?
Que d’illusions, alors que la vie est si simple.
Crépuscule. Les gens se mettent sur le pas de la porte.
Tu es à la fenêtre et tu regardes d’un œil framboisé de soleil :
derrière un nuage le soleil s’est caché
et la chemise humide du ciel
est rapiécée d’un morceau pourpre cousu de rayons.
En ce monde nous vivons entre sourire et douleur.
Comme il titube
l’ivrogne qui se raccroche au poteau tordu
pour boire le verre de vin blanc du réverbère.
Seuls les rêves nous appartiennent...
Si tu le peux vis ainsi désormais. Caprice ou destin ?
Qu’importe que la beauté soit inutile.
Regarde le peintre en bâtiment, il mettra le feu à la ville,
le soleil accroché à la pointe de son pistolet.
Qui a bien pu t’apprendre ces choses bizarres ?
Si tu le peux vis ainsi désormais...
Mais déjà tu as peur. Le poème ne te réjouit pas ?
Comme il est dur de traverser ce monde en silence.
L’incendie avec des spasmes s’étale sur les toits,
pieuvre pourpre accrochée au ciel avec ses tentacules.
Mais pourquoi s’agrippe-t-elle aussi à toi? Tu n’es pas pressé de rentrer le soir.
Où va l’homme sur la terre ?
Tu flânes avec le vent dans la ville. Bientôt les bistrots vont ouvrir.
Le vin mauve y brille dans des verres à pied, crocus d’automne.
Hélas ! déjà l’automne. Le soleil froid fait une apparition,
passoire à travers laquelle il pleuvra toute la journée.
Comment chantera ton cœur s’il frémit comme un rossignol ensanglanté ?
Comme il est dur de traverser ce monde en silence.
Des feuilles tombent et recousent ton ombre, traîne de robe du soir.
Mais les gens te regardent, étonnés. Te jetteras-tu
dans leur fleuve, mendiant royal ?
C’est facile de flotter comme un soleil tombé vers la mer...
Ce n’est qu’au café du port qu’il y a un bateau à voiles vermillon.
Dehors des gens de toutes couleurs pullulent sur le ponton
et les pilotis gluants s’enfoncent
dans l’eau huileuse comme des tire-bouchons énormes.
Sans âme, l’homme est une bouteille vide.
Temps, peut-être imprimeras-tu en moi ton cri de détresse...
L’été est toujours à venir.
Du soleil un filet de sable
s’égrène...
Espace enfumé et humide
et soirs infinis, infinis.
De sa brosse dure la pluie frotte les carreaux froids
éclaboussés de l’écume rose des publicités.
Tu regardes à travers cet écran enflammé :
qui secoue les arbres et les maisons ?
Serais-tu déjà saoul ?
Ou bien, empourpré de ses blessures,
est-ce le monde qui titube de faiblesse...
Où va l’homme sur la terre ?
Les lampes s’allument tôt. Un vent de plomb cogne aux carreaux.
Tout est nu et détrempé.
Sous le lampadaire une poussière de pluie. Tu te tiens dans la nuit immense
comme dans un atelier de tissage, rayé d’une trame solaire.
Nous tissons, le temps détisse.
Nuit. Rue. Réverbère. Pharmacie...
Le dernier tramway. Suis-le.
Il ne laisse derrière lui que des rails,
cardiogramme d’un cœur qui vient de s’arrêter.
Pharmacie. Rue. Réverbère...
Personne ne croit
qu’à l’heure la plus noire
tu te jetteras le premier pour défendre le soleil.
Et quand dans leurs rêves tu apparaîtras la gorge trouée,
ils penseront tous que c’est ton nœud papillon pourpre.
Bonne nuit...
Au bas du perron le réverbère te suit du regard
et ton ombre couvre les marches comme un chemin noir.
Tu montes, tu montes... vers le ciel peut-être.
_ _ _
Au ciel non plus cette pluie agaçante ne s’arrête pas.
Mais tu ne peux plus regarder en arrière en soupirant.
Tu marches sur les nuages
et comme des étoiles roses tes plantes de pieds
scintillent à travers tes semelles trouées.
Tu ne sens ni le froid, ni la faim.
Tu t’aperçois seulement que le vent argenté a fini par te renverser.
Tu restes allongé. Les premiers flocons fondent dans le noir.
Seuls des passants attardés se retournent avec une interrogation muette.
Dans ta paume glacée la neige resplendit,
rose blanche de l’adieu.
INDUSTRIE
A Alexandre Tomov
Là, dans la banlieue où les usines tournent jour et nuit,
où en été la neige est noire et la terre détrempée par la pluie en automne,
où une flamme tremble de froid dehors, oiseau de feu dans sa cage d’argent ;
là, avec les gens et le vent dans le vaste hangar
où le poêle se tient au milieu comme un chien affamé
et attrape le mégot jeté dans sa gueule enflammée qui baille ;
là, avec son chapelet cliquetant de citernes, ses arbres nus,
sa locomotive à la crinière noire et son troupeau de wagons roux
qui la suivent en galopant à travers champs, avec sa lessive humide,
ses fils couverts de suie, coton noir que le soleil enroule
sur sa pelote dorée ; là, avec les piments d’argent qui pendent des auvents
les soirs d’hiver, avec l’herbe, cuivre oxydé en mars, avec le cinéma du soir
et les passants attardés, avec ses lumières qui clignotent dans la nuit,
roues dentées d’un vieux réveil qui fait tic-tac et mesure le temps
différemment pour les jeunes et pour les vieillards,
là, les nuits sont claires parfois et ouvrent une parenthèse lunaire...
mais moi seul sais lire
le sens des mots étoilés.
BANLIEUE
Dans les banlieues, l’automne est provincial. La terre se couvre de givre et de feuilles pourpre. La hache à longue jambe se rend d’elle-même vers le billot où le coq crie encore rendant gloire à la vie.
Le calme reviendra ; la braise couvera derrière les carreaux et dans le silence on entendra jusqu’à tes pensées....
Pour la énième fois le vieillard aura survécu la nature moribonde; il va tousser, effrayant tout le quartier. Les jours vont se traîner jusqu’au moment où lui aussi va se taire ; et où le soleil cessera de briller fermant avec deux pièces d’or anciennes ses yeux éteints.
STROPHE
Les champs sont encore jaunes, mais le ciel refroidit.
Dans le calme, reste longtemps suspendu un oiseau aux ailes frémissantes.
Le lièvre se couche et commence aussitôt à rêver
d’un gîte chaud dans la neige ; un chien errant court ;
depuis hier il n’a mangé que des épines ; il louche vers les cloches,
bientôt il y aura une odeur de loup dans les chaumes.
Un tison fume dans les bois, des bûcherons guettent un blaireau,
les moutons sont rassasiés de fumée douce et piquante.
Le berger, lui, a déjà des semelles trouées.
Lentement la poussière se déplace, elle arrive au seuil de la maison.
Dans la campagne il se fait noir, le ciel est transparent,
la main en visière tu guettes l’au-delà.
LES CHOSES SIMPLES
Après-midi paisible. Tu fumes. Tu écoutes la musique de la vermine dans le bois.
Table, buffet, chaises – solides. Mais l’âme souffre en eux depuis longtemps.
De quoi se réjouit-il celui qui s’assiéra désormais sur ta chaise ?
Tes jours sont comptés. Pourquoi donc as-tu croché les doigts dans la vie ?
Résigne-toi ! Regarde les vers luisants dans l’arbre noir au-dessus de la cheminée,
ils brillent puis disparaissent. Mais l’homme veut durer ici et demain et l’an prochain.
La vrillette travaille cachée dans le noir. Une chose la rend heureuse :
la poussière dorée sous le buffet, tache de soleil. Nous travaillons,
nous nous en moquons. Nous servons des idées, des passions. Vagabonds. Robots.
Nous avons des enfants, nous devons vieillir pour eux. Une vrillette travaille aussi en nous.
Une seule chose me fait peur : un solitaire ne ronge-t-il pas l’univers
et les jours ne tombent-ils pas sur la terre comme une poussière d’éternité ?
NOUVELLE
1
Le aujourd’hui est jaune comme de la bile.
Le vent froid tente de coucher du soleil disperser les oiseaux...
Une moisissure verte rampe comme une vigne sur le mur ;
mais il n’y a que la pluie pour picorer ses grappes.
Les gens se pressent en rentrant du travail, les mains pleines.
Comment peuvent-ils se supporter, bavarder pendant des heures ?
Est-ce dû à l’hiver qui approche ? Soir qui tombe dans la cuisine du vieillard,
vin glacial qui s’éteint dans le verre comme un cœur dans sa châsse.
C’est ça la vie ? Pourquoi alors cette passion,
ces espoirs, cette douleur ? Pourquoi avoir compris ces quelques vérités
si l’ampoule, goutte immense de métal en fusion,
doit tomber sur toi et faire la nuit...
2
Où est le soleil maintenant ? Le soir s’est assis sur le seuil,
il mord dans sa chair succulente et recrache les étoiles gluantes.
C’est si loin... Ce n’est peut-être pas dans la vie réelle.
La nuit est froide et pure comme du verre. Voici l’hiver.
Où vas-tu par cette nuit ? Tu entends des voix venues d’en haut
qu’un autre a peut-être écoutées, il y a des années,
et qu’il a comprises... Nous vivons. Mais pourquoi l’immortalité
n’est-elle pas pour tous ? Une voiture au coin de la rue
dérape et verse. Une roue tourne avec indifférence,
roulette où tout est perdu.
La neige viendra, douce infirmière, mais... demain ?
Tu marches et tu tressailles, de peur ou de froid ?
La nuit, plaque commémorative trouée par la pluie, brille
et les noms, lisibles jadis, se sont émiettés en étoiles.
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